À la recherche de mes limites

Vers la fin de mon voyage de six mois en Nouvelle-Zélande, j’écrivais précisément cette phrase, avec une conviction souriante :

« À 19 ans, je crois pouvoir dire pour la première fois sans prétention, sans vanité et sans problème de conscience que j’aime les sensations fortes. »

Après être parti à l’autre bout de la planète, avoir fait du parachute, du bungee et du surf de rivière (qui a beaucoup plus à voir avec du rafting, mais sans bateau), après en avoir mangé jusqu’à découvrir un appétit insatiable, j’ai réalisé que je n’étais pas un imposteur dans le monde de ceux qui bougent. J’ai réalisé que pour atteindre les cieux, il ne me fallait non pas une voiture parfaite ou une pièce de théâtre magistrale, mais une dose d’adrénaline si intense que seule la ridicule infinité de la nature peut me la procurer.

Et puis il y a le retour au bercail. On se réinsère dans une vie palpitante, mais bien loin des gouffres d’émotions que le voyage et l’extrême peuvent m’offrir. Les Spartan Race, l’ultimate, le rafting, l’armée canadienne, l’escalade, les Adirondacks et les Présidentielles sont autant de tentatives d’aller déterrer un peu de cette essence qui coule dans mes veines. Ça fonctionne, dans la mesure où l’oubli prend sa part du gâteau. Sauf qu’aujourd’hui, j’ai tiré la couverte de mon côté. Je l’ai arrachée. Aujourd’hui, c’est mon tour, et je redeviens un Alexandre que je n’ai probablement jamais cessé d’être.

Jeudi midi, j’ai quitté mon cours 30 minutes avant la fin, mon sac d’expédition tout clinquant de préparation et d’excitation sur le dos. Enfin, de l’aventure pure. De la montagne et de la pierre, des arbres et de l’inconnu, des rivières et une liberté d’action presque sans fin. J’avais hâte. Car au fond, je n’avais encore aucune idée d’où nous allions réellement, ni de ce que nous pourrions rencontrer sur notre chemin. Même ce type d’escalade, le multipitch, nous était totalement étranger. Une semaine de préparation à visionner un ou deux vidéos Youtube et à se procurer le matériel nécessaire nous avait semblé suffisant pour attaquer cette montée de 550m.

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Nous voilà donc en train de marcher dans les Alpes, devinant tant bien que mal notre chemin parmi les sentiers abandonnés et les pancartes arrachées, trouvant notre équilibre sur les voies les plus escarpées et les plus instables que je n’ai jamais parcourues. Je me sentais chez moi, bien plus que dans n’importe quelle maison de ce monde. Il y avait même un nouveau membre à ma famille : ce gentil Philippe, un vrai-de-vrai Français des montagnes, intrépide de naissance, bâtisseur de voilier, que la vie posa sur notre chemin comme un ange gardien aux accents réconfortants de mon grand-père.

J’aimerais vous dire que les paysages étaient à couper le souffle, mais j’aurais l’impression de trahir la chance que les Alpes m’ont donnée de les admirer en n’utilisant qu’un euphémisme trop bien connu. Mon comportement en disait beaucoup plus long, mes yeux quittant sans cesse le sol précaire pour s’émerveiller à 360 degrés, avec mon envie de tout photographier, de goûter la terre, de sortir de mon corps et m’élever dans le ciel pour combler la frustration de ne pas pouvoir tout contempler d’un seul regard.

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Arrivés à destination, au pied de cette piste d’escalade haute de 550 mètres, nous avons compris pourquoi notre « sentier » s’appelait le Sans issue. Impossible d’aller plus loin. La décision d’y installer notre campement s’imposa alors d’elle-même, malgré nos deux pieds à peine ancrés dans un versant de montagne à mi-chemin entre la falaise et l’éboulement. Pour ce faire, un sourire de stress et d’excitation enfantine résolument accroché à mes lèvres, nous avons dû nous creuser chacun un lit dans la pente, dégageant les pierres et se bâtissant de minuscules barrières pour ne pas rouler vers la crevasse durant notre sommeil. Ici, le nom de garde-fous serait ô combien approprié. J’avais donc un lit à 2 mètres au-dessus de celui de Francis, psychologiquement protégé par un double-toit installé plus pour la forme que par réelle utilité, mais tout de même complètement ouvert pour profiter d’une nuit à la belle étoile.

L’un des moments les plus intenses, les plus précieux de ce voyage (et de ma vie) fut d’ailleurs cette soirée, cette nuit qui commença prématurément grâce aux droites montagnes qui vainquent le soleil les trois quarts du jour. Allongé dans mon sac de couchage, les yeux rivés vers un ciel immatériel, je crépitais de l’intérieur. Malgré un épuisement non-négligeable, les bras de Morphée ne faisaient pas le poids devant la réalité.

« J’pense que la seule chose qui pourrait rendre ce moment encore plus incroyable, ce serait un mouflon qui descendrait de la falaise pour venir se coucher en boule à côté de moi, et qui se mettrait à me chanter des chansons en espagnol. »

La Voie Lactée bien définie, sautant d’un sommet à l’autre, éclairait trop bien les horizons montagneux d’une magie ensorcelante. Je pouvais presque sentir ces étoiles entrer par mes pupilles dilatées et me droguer de lumière. L’ombre des falaises, de ce surplomb rocheux à 20 mètres au-dessus de ma tête, mes pieds posés à plat contre la paroi, un genou qui s’aventure un peu trop et goûte au vide de 2000 mètres à ma droite… Je tourne la tête, et ce sont les Alpes qui sont comme nues, calmes et sereines dans la nuit toute sauvage.

« Je passerais ma vie à m’endormir ici. »

Je ne saisis pas tout-à-fait la nature de ce charme qui me domine chaque fois. Il n’est pas question de saturer mes sens, qui sont incroyablement et maladroitement sollicités dans la société de tous les jours. Ce n’est pas non plus la simple œuvre d’art que le monde me présente, accessible beaucoup plus facilement, voire même virtuellement. Peut-être l’euphorie de la chose relève-t-elle de la pureté cristalline qui prend d’assaut tous mes sens d’un seul coup. Peut-être est-ce le parfum d’infini qu’on cueille dans chaque parcelle d’un tel endroit. Peut-être est-ce la tentation du danger qui accélère dans les tournants d’un sentier improvisé, sa main qui se pose sur mon épaule lorsque je détache la corde de mon harnais à 350 mètres dans les airs, son chant qui berce mon sommeil à 30 centimètres d’un ravin impardonnable. Peut-être est-ce son regard lumineux qui me fixe, et la force que je déploie pour le faire sourciller d’un geste fermement calculé ou par une audace endurcie. Bref, le dominer, l’espace d’un instant.

La montée fut spectaculaire. Si je suis habitué à monter des pistes de 15 à 30 mètres, cette journée-là j’ai pris 6 heures à conquérir près de 350 mètres de ce pic rocheux. Le sentiment de mélange entre le risque et l’euphorie vécu la veille se reproduisit le long de cette interminable et vertigineuse falaise, où les attaches ne se trouvaient  pas à deux mètres d’écart (comme nous sommes habitués), mais à neuf mètres, parfois plus. Chacun notre tour, il nous arriva de perdre pied, de surestimer une fissure ou la solidité d’une prise et de passer à un poil de chuter. Ce que les neuf mètres entre les attaches représentent dans ce genre de moment, c’est la moitié de la distance que nous devrons tomber avant d’arrêter notre course. Autrement dit, près de 20 mètres de chute libre, advenant qu’il n’y ait pas de proéminence rocheuse pour nous fracasser un os au passage. Et dieu sait qu’il y en avait.

En gros, après avoir appris à grimper du multipitch sur Youtube une semaine avant notre voyage, sans trop savoir comment se rendre ni où dormir, nous savions que n’importe quelle erreur pourrait nous coûter cher. Cher, ça veut dire une jambe, tout notre matériel, ou la vie.

Malgré tout, une inquiétude démesurée ne prendrait pas en compte la prudence, l’intelligence et la puissance qui transcendent nos êtres… 😉 Plus sérieusement, si au final tout s’est déroulé à merveille, je crois que c’est en partie grâce à cette conscience très claire des dangers qui nous guettaient. Conscience qui a guidé chacun de nos pas, et que nous n’avons jamais mise en sourdine.

Je reviens donc de cette expédition de quelques jours avec une panoplie de souvenirs difficilement détrônables, mais surtout une soif de recommencer. Une envie d’aller plus loin, dans ces montagnes ou ailleurs, qui s’acharne comme une migraine tenace. Je ne parle pas du sentiment d’être invincible après avoir joué de chance ou de jeunesse, ni d’un désir de me prouver à moi-même ou à qui que ce soit.

Je parle de drogue. De me sentir tellement vivant, tellement bien que pour le temps que ça dure, je n’ai plus aucun désir. Je parle d’une forme de bonheur que je n’arrive pas à décrocher autrement, de cette extase folle qui donne un sens à la vie, comme si on ajoutait des couleurs à un film noir et blanc. Ces moments où je me retrouve face à moi-même, dans toute mon imparfaite splendeur, et où j’apprends en accéléré qui je suis vraiment.

« I went to the woods because I wanted to live deliberately, I wanted to live deep and suck out all the marrow of life. To put to rout all that was not life and not when I had come to die, discover that I had not lived. »

– Henry David Thoreau

Bref, j’en suis là. Les mots se déroulant sur mon écran, me révélant un peu de ce que j’ai déjà su. Il me reste beaucoup de temps, des tonnes de choses à voir, et j’espère bien en tirer le maximum. Mon maximum.

Alexandre

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