L’Auberge espagnole

Et voilà, l’Espagne tire à sa fin. Ce fut une épopée éclectique, complète, inattendue. Une histoire d’amour aux multiples têtes, un agencement d’anecdotes aussi déplacées que sentimentales. Encore assis sur ses rives ensoleillées, j’écris comme au réveil d’une hypnose, un peu à l’envers, mais convaincu d’être à la bonne place.

Quand on a pris ce premier covoiturage de Montpellier à Barcelone, voyez-vous, Samuel, Francis et moi ne nous attendions pas à subir autant de péripéties. Je dis subir, car en réalité, nous n’avons que timidement provoqué la bête espagnole. Réveillée par nos mauvais jeux de mots, notre témérité exemplaire et notre amour de la fête, elle nous a présenté ses 1001 joyaux sans nous consulter. Et surtout, sans nous prévenir.

La visite de Barcelone a été, pour moi, très intéressante philosophiquement. Ceux qui y sont allés connaissent les oeuvres architecturales d’Antoni Gaudí (1852-1926), tout particulièrement la resplendissante basilique de la Sagrada Familia, le coeur de la ville. Si je n’avais qu’à utiliser un mot pour la décrire, je choisirais « union », tant celui entre les Hommes et Dieu, la foi et le dogme, la nature et la religion, la terre et les cieux. J’imagine bien que le rôle d’un tel bâtiment (une cathédrale, par exemple) est précisément celui d’unir ces concepts, mais celui qui m’a pris de court et tant plu est celui de la nature.

En effet, Gaudí s’inspire constamment de la terre, des formes minérales, des textures animales, des réflexes végétaux. Chaque partie de cet immense temple est donc directement issue d’une réalité observable, concrète, naturelle. C’est en ce sens qu’il réinventa les colonnes qui en soutiennent l’intérieur, leur donnant au passage un air de gigantesques troncs d’arbres. Le plafond, aux motifs inégaux rappelant divers feuillages, s’agence à cette impression d’une forêt protectrice, sereine, inébranlable. Bref, quelque chose de bien plus grand que soi, qui réunit pourtant l’entiereté du monde possible.

Pour un athée comme moi, qui n’apprécie pas plus qu’il ne le faut les doctrines religieuses, la vision de la foi véhiculée par un tel endroit me charme énormément.

La suite, on la connaît : rencontres en auberges de jeunesse, des commandes à coups de 5L de bière, des partys toujours au rythme effréné de trois Québécois qui enseignent au reste du monde comment faire la fête. Valence sera, dans cet esprit, notre Noël à nous. Avec trois Néérlandais, deux Australiennes et un Italien, nous créerons une de ces soirées inoubliables aux couleurs aveuglantes.

Je parlerai aussi d’escalade, car si j’écris pour ne pas oublier, les parois affrontées méritent toute mon admiration. Et si j’écris pour comprendre mon propre vécu, elles l’ont sans aucun doute pimentée de multiples vertiges.

Garraf
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Garraf, une falaise divinement posée entre le soleil et la mer, à quelques kilomètres d’une absence de civilisation et inaccessible aux coeurs sensibles. L’impression d’être seuls au monde, de posséder un endroit, de s’extirper du temps.

Peñón de Ifach
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Peñón de Ifach, un monstre rocheux de 330 mètres, dressé à la verticale contre vents et marées. Quelques nuits sur une plage silencieuse, une ascencion à trois qui se définit entre le stress de l’inconnu, les risques des ancrages trop espacés et les dangers d’une fin en pleine noirceur, sans être assurés. Peñón de Ifach, c’est aussi l’imposante montagne de notre témérité. C’est un travail d’équipe vécu comme jamais. C’est un rapprochement entre amis, bâti par-delà les frousses à en avoir mal au coeur et les fous rires nerveux sur un sommet bien mérité. C’est la peur, la sueur, les paysages et le dépassement. C’est les sourires ineffaçables.

El Chorro3

El Chorro se voulait une source infinie d’escalade, entre Málaga et Séville. Francis et moi y trouvâmes toutefois des sentiers aussi sensationnels qu’inexistants. Côtoyant à quelques mètres une grande famille de chèvres de montagne, menacés par des gyapètes de près de 3 mètres d’envergures (oiseaux de proies) qui protégeaient leur nids, les émotions d’une précieuse solitude nous revenaient pour la première fois depuis les Alpes. Au coeur du canyon, la majesté des falaises n’avait d’égal que le plaisir d’un chemin à flanc de montagne.

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« On peut s’arrêter pour escalader si tu veux, mais si tu préfères continuer à marcher, ça me va. J’ai plus de sensations fortes à marcher sur ce sentier qu’en escaladant. »

– Alex

Málaga fut, quant à elle, notre pont entre 2013 et 2014. Mais même si les grandes personnes en ont souvent besoin pour sentir qu’ils comprennent le monde, ce texte n’est pas à propos de chiffres. Et Málaga non plus.

Arrivés comme un trio d’hommes du nord assoiffés de tourisme alpin et de pierre à conquérir, l’Espagne trouvât le tour de nous déboussoler comme jamais. Par déboussoler, je signifie jeter par terre. À la peur de tomber dans le vide, je substituai le risque de la déception. Délaissant les paysages aériens et infinis d’un sommet vierge, j’optai pour des yeux en forme d’éclats de rire. Plutôt que de jouer avec les subtilités de la mort et du nomadisme, je retombai en enfance devant une inconnue aux accents inimaginés.

Si je ne m’attendais pas le moins du monde à toutes nos péripéties espagnoles, cette surprise fut définitivement la plus grande. Une Néérlandaise, une Finlandaise et une Allemande s’ajoutèrent à notre troupe comme on résout une formule mathématique, me permettant au passage de me découvrir un peu plus.

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Il y a une semaine encore, à travers les idées bien acceptées de ce qu’un sentiment raisonnable peut être, l’amour me semblait un tabou lointain. Une contrée qu’il est nécessaire de justifier convenablement, un concept parfois nostalgique, souvent insuffisant. Mais surtout, je pataugeais dans cette ignorance de ce que sa complétude devrait signifier.

Il y a une semaine, je m’apprêtais à redéfinir cette complétude. Redéfinir mes aspirations. Redéfinir mes espoirs. Si les Alpes ont éclairé une partie de ma personne, Málaga m’en appris un peu plus sur ce qui me comble par en-dedans, et ce que je peux me permettre de désirer chez Elle. Il fallut pour cela le départ d’une artiste à l’intégrité cristalline, mais comme l’écrit Alexandre Jardin dans Le Zubial :

 » Comment être funambule sans jamais tomber? « 

J’adore le sens de cette petite question.
Aujourd’hui, j’en découvre un tout nouveau.

Je vous écris donc de Málaga, à 24 heures de notre départ vers la France, le coeur un peu à l’envers mais toujours convaincu d’être à la bonne place.

Alexandre

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