Fucked up

Durant les quelques jours précédant le départ de Francis, et éventuellement le mien, on se demandait régulièrement l’un l’autre : « Pis, comment ça va? » La seule chose que j’arrivais à répondre, le regard vide, c’était un étrange soupir :

« Pffff… C’est trop fucked up… »

Aujourd’hui, je pourrais difficilement trouver une meilleure expression. C’est fucked up. Criss que c’est fucked up.

Quand Francis et moi nous sommes quittés, j’avais le coeur à l’envers comme rarement dans ma vie. Avec le départ de Sam, la rencontre de Marie et la fin de l’Espagne, j’étais déjà plein de faux sourires. Que mon meilleur ami s’en aille pour je-ne-sais-pas combien de temps (parce qu’en bout de ligne, ça dépend de moi, et c’est peut-être là le pire), ça m’a dépassé. Totalement. J’ai pris mes affaires, et je suis sorti du McDo. J’ai marché. J’ai marché et j’ai continué à marcher, l’oeil humide mais bien fixé devant moi, le ventre rempli de cendres.

This is major Tom to ground control,
I’m stepping through the door…

– Space Oddity (David Bowie)

Vous savez, même si on a le coeur à l’envers, quand on se lance en apesanteur ça ne veut plus dire grand chose. Je me retrouve donc, quelques jours/semaines plus tard, aveuglé par la réalité. Ébloui par sa majesté, fasciné par son ignorance de la pitié.

Mais toujours aussi incertain de ce qui m’arrive vraiment.

Après avoir laissé Francis, j’ai tenté de quitter Montpellier sur le pouce, malgré ses insistants conseils en sens contraire. Malgré l’heure tardive, malgré la pluie, malgré la noirceur. Faut dire que j’avais cette rage de quitter, d’en finir avec ce commencement, de changer d’air par en-dedans à tout prix. Une espèce de fuite en avant, vers ce rêve qui s’étirait dans le brouillard de mon horizon.

Quelques heures d’échecs plus tard, un ami du ultimate frisbee m’écrivait pour m’inviter à prendre une bière avec le reste de l’équipe, la pluie ayant annulé l’entraînement prévu ce soir-là. Il me nourrit un peu (Dieu merci), on sort prendre quelques succulents verres et je ris. Ça fait du bien. Un autre joueur m’accueille alors dans sa petite famille, me nourrit encore un peu (Dieu merci) et me permet du même coup de faire 45 minutes de route vers le nord, là où j’allais. Je le quitte donc pour de bon le lendemain, en même temps que ma vie à Montpellier et mes derniers amis. Mais surtout, je quitte avec un peu plus de lumière dans l’esprit.

Seul face à la route, le temps remet ses habits vertigineux, et moi mes souliers de funambule. Les heures s’écoulent tranquillement sur le froid de l’asphalte. Sous le zénith du soleil, une première voiture s’arrête, puis me dépose une cinquantaine de kilomètres plus loin : c’est déjà ça.

Sauf que sur le bord de ce péage, à quelques mètres d’Orange, peu de voitures passent. Et encore moins prennent le temps de s’arrêter. Lorsque l’une d’entre elles fait exception à la règle, après quatre heures d’attente et sous les premières gouttes de pluie qui annoncent la noirceur imminente, vous comprendrez ma joie soudaine. Je réaliserai cependant rapidement qu’il ne se rend pas jusqu’à Lyon, ma destination souhaitée, mais qu’il ne me propose de faire qu’une vingtaine de minutes dans cette direction, pour éventuellement me laisser dans un village encore plus petit et probablement moins fréquenté.

Bref, après l’avoir remercié de son offre, je retourne sur mon petit coin d’herbe apprivoisée, sûr de rien.

« Ouin Alex, dans le genre tenter le destin, tu y vas peut-être un peu fort. Au moins demain t’en aurais moins long à faire… »

Ma pensée eût à peine le temps de se terminer qu’une deuxième voiture (en 4 heures) s’arrêta derrière moi. Je me retourne, et j’admire un peu le bleu étincelant de ce 4×4 BMW flambant neuf. Ce n’est pas le premier conducteur à s’arrêter pour sortir son argent en vue du péage, ou pour s’assurer d’être dans la bonne direction, et tout le monde sait que les voitures susceptibles de prendre des « pouceux » ne sont pas celles qui font tourner la tête. Je retourne donc à mes moutons, le pouce en l’air, jusqu’à ce qu’il klaxonne et me fasse signe.

ALEX : Bonjour, vous allez en direction de Lyon?
VIEUX MONSIEUR : Oui, je vais à Lyon directement.
3-4 secondes de silence…
ALEX (un peu gêné) : Heum… Je peux embarquer avec vous?
VIEUX MONSIEUR : Bien sûr! C’est pour ça que je m’arrête!

La fin de ma journée sera une suite de surprises et de sourires, un enchevêtrement d’histoires impossibles et la découverte à la fois de Lyon que de ce vieil architecte reconnu mondialement. Spécialisé dans la restauration de bâtiments historiques, ce chef d’un immense bureau d’architectes me raconta comment sa passion l’a amené dans la moitié des pays de la Terre, à travailler sur des projets aussi imposants que le Colisée de Rome, et aussi surprenants que le Château Frontenac de Québec. Fréquentant des Vietnamiens passés par la torture politique, s’impliquant socialement au Cambodge durant la guerre des Khmers rouges ou auprès de la communauté noire de Harlem, il s’avéra être une culture générale ambulante (et probablement septagénaire) aussi comique que réfléchie.

Deux heures et demi plus tard, aux abords de Lyon, il me demanda alors où est-ce que je désirais être déposé. Devant mon hésitation et l’évidence de mon nomadisme, il me proposa son toit et un lit d’ami, bien « simple » mais disponible si j’en avais besoin. J’utilise ici les guillemets, car si le lit pouvait effectivement paraitre simple, ç’aurait été faire abstraction de l’appartement de 1740 dans lequel il était placé. Meublé d’antiquités de la même époque (plus ou moins), sous ses interminables plafonds, il faisait face à la statue de Louis XIV et la place centrale de Lyon.

photoCela va sans dire que ma méfiance envers ses intentions était au rendez-vous, et que je refusai systématiquement le whisky qu’il m’offra chez lui, tout comme je pris soin de garder mon couteau sur moi 24 heures sur 24 (même dans la douche!). Malgré tout, mitigé entre les soupçons appris envers les étrangers et la sincérité manifeste de ce samaritain en manque de réflexions, je pu goûter ce soir là un met typiquement lyonnais (selon son avis), dans le plus lyonnais des restaurants lyonnais. Plus que cela, j’ai dégusté – gratuitement, dois-je le souligner? – le repas le plus luxueux de ma vie, dans un décor de noblesse où mes pantalons de plein air et mon chandail trop vieux trahissaient une vie bohémienne.

Quelques heures auparavant, j’évaluais les abords de l’autoroute pour savoir où j’installerais ma tente. Cette nuit-là, je l’avais acceptée au froid, sous la pluie, entre le bruit des camions et mon bol de riz aux petits pois, à tenter d’oublier les pertes humaines de la veille.

Ce soir-là, le hasard m’a rendu un peu de ma malchance, avec une bonne tape sur l’épaule. Ce gentil architecte et voyageur ne saura jamais que lorsqu’un serveur trop chic m’a amené la première entrée, je n’avais qu’une pomme et une boîte de thon dans l’estomac.

Bref, j’ai vu l’eau couler sous les ponts de France, d’Allemagne et d’Italie depuis ces heures pleines d’émotions aussi contraires qu’inconnues, mais je tiens à les immortaliser pour ne pas les oublier. Ne pas oublier ce chaos intérieur qui m’a embué les yeux à maintes reprises, tantôt par désarroi, tantôt par bonheur, tantôt par simple besoin de réagir à l’incompréhensible. La richesse de cette histoire ne se limite certainement pas à ces quelques lignes et ne s’arrête pas à la fin de ce texte, mais elle fut définitivement aussi imprévisible que marquante.

Pardonnez-moi si je ne trouve pas de meilleure expression, mais ça, c’était vraiment fucked up.

I’m floating in a most peculiar way,
And the stars look very different today…

– Space Oddity (David Bowie)

Alexandre

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