Une semaine dans mon sac-à-dos

Je vous mets un peu de musique pour accompagner vos yeux. Faute de trouver les mots pour m’expliquer, aussi bien vous chanter la mélodie des derniers temps. Celle sur repeat dans mes écouteurs, celle que j’ai estampée sur les montagnes du Péloponnèse et la blancheur de l’Italie. Bref…

Je ne sais pas vraiment par où commencer. Je n’en ai tellement aucune idée que je ne commencerai même pas. Les aventures du dernier mois, cinq semaines de voyage, de rencontres inoubliables et d’expériences farfelues, demandent plus que du papier ou quelques photos. Elles sont vécues, et elles sont légion. Bref, elles n’exigent rien de moins qu’une bière en tête-à-tête, un jour, quand on se croisera au Québec ou ailleurs.

Je vais plutôt vous raconter l’histoire de ma dernière semaine, une semaine bien typique, qui m’a mené de Naples à Patras, de l’Italie à la Grèce. Une petite suite d’évènements qui ne tire son charme que de sa simplicité, de sa représentativité du quotidien qui m’enveloppe.

J’errais dans les rues de la grande Naples, ce jour où mon ami Brésilien avait quitté pour Rome. Ce jour où j’en avais un peu marre de cette jolie mais chaotique métropole. Marre de sa saleté, marre de sa vie, marre de ses nuages, de ses pizzas et de sa culture. La tête me bourdonnait d’autre chose. Vers deux heures du matin, je décide de réserver un covoiturage pour le lendemain midi (blablacar pour les Européens, amigoexpress pour les Québécois) qui me fera traverser l’Italie d’une côte à l’autre, me menant de Naples à Bari. Espérons que ce soit suffisant.

En passant, les Italiens conduisent comme on le voit dans Ben-Hur : la ceinture de sécurité n’existe pas, les lignes sur la route non plus, et encore moins toutes ces ridicules signalisations de vitesse et de priorités de passage. Vraiment, c’est chacun pour soi dans une course contre absolument rien. J’aurais imaginé qu’étant un officier de l’armée italienne (accompagné de son ami avocat, qui plus est), mon conducteur aurait fait preuve d’un minimum de réserve. Quelle belle naïveté. C’est plutôt en violant toutes les lois et réglementations routières possibles que cette petite Fiat 500 me mena à bon port, en un temps record, au son du rire bien grave de ce gros monsieur aussi comique qu’habile au volant.

Arrivé sur place, s’étant attaché au petit Canadien avec qui il communiquait de peine et de misère, ce Francesco décide de faire un arrêt dans une petite pizzeria pour me permettre de découvrir les panzerottis, la spécialité de Bari. Une espèce d’énorme pizza-pochette, remplie de fromage fondu et d’épices, absolument délicieuse. J’en reprendrai tous les jours à Bari.

On soupe, il me dépose en ville et je me trouve rapidement une auberge de jeunesse. Je place mes trucs dans un dortoir vide (Bari n’est pas la ville la plus touristique d’Italie, particulièrement en février…) et je vais me faire cuire un peu de riz dans la cuisine. Je sais, j’avais « théoriquement » déjà soupé, mais bon, j’ai l’estomac qui oublie vite. C’est là que je rencontre cet Italien (le propriétaire) et deux Iraniens, avec qui j’échangerai et cuisinerai un peu.

Par « cuisiner un peu », j’entends ici faire des frites et de la vodka maison. Et la boire, bien évidemment.

Le jeune tenancier de l’auberge nous propose alors de sortir en ville, parce qu’à Bari la vie se manifeste à l’extérieur, sur la grande place publique centrale. Et aujourd’hui ça tombe bien, il fait chaud (surtout pour un Québécois). On me paie quelques bières, on se prend de la pizza, et avant de m’en rendre compte les invitations pleuvent au son de ce mot sacré : Canadian. Faut dire que l’exotisme de mes cheveux blonds semble faire l’unanimité. Je me joins tantôt à un groupe de demoiselles soudainement passionnées du Québec et de la langue française, tantôt à la fête d’un Napolitain trop ivre pour articuler ne serait-ce que son propre nom. Une petite pizza, un chien fou, quelques amis en plus.

La journée du lendemain s’étire sous le soleil de la mer Adriatique et je savoure de longues heures à parcourir cette jolie ville portuaire, délicieusement calme, vivant au rythme de ses pêcheurs. Je vis la simplicité, la paix. Précisement ce pourquoi je ne m’étais pas attardé à Napoli.

pecheur

Le soir-même, je suis accueilli en couchsurfing chez un couple d’Italiens, Tommaso et Mario (qui parle francais). Je me joins alors, un peu à l’improviste, à un souper d’amis pour commenter la finale d’un festival de musique italienne. De la pizza, du fromage, des olives, du vin. Tellement d’olives. Et tellement de vin. Hallelujah.

Au dimanche matin, Mario et son copain me proposent de venir visiter avec moi un petit village très joli, pas bien loin. Les falaises sont magnifiques, les gens généreux et la cuisine italienne me charme à tous coups.

C’est dans cette ambiance que je prends la route lundi à la première heure, pouce en l’air, et atterri dans cet autre village bien singulier qu’est Alberobello. Composé de petites habitations typiques de la région, aux toits coniques faits en pierres, son centre est magnifique bien qu’à la fois petit et dispendieux.

alberobello

Arrivé tôt, je repars en après-midi, ayant manifestement fait le tour et décidant que je pourrais faire de l’autostop le plus loin possible, juste pour le plaisir. Le plaisir de rencontrer des gens intéressants, de ne pas savoir où je planterai ma tente le soir-même. Le plaisir de l’inconnu. Le plaisir du voyage.

Le plaisir de revoir encore et encore cette surprenante générosité, bien humaine, que Claude Poirier et Richard Martineau savent si bien oublier.

Un vieil entomologiste rieur, ayant fondé son propre musée, me transportera sur les premiers kilomètres. Après avoir appelé sa femme pour lui dire qu’il serait en retard pour le repas, il me déposera bien plus loin que prévu pour me donner toutes les chances de continuer ma route. Une jeune dame s’arrête ensuite et m’offre de m’apporter jusqu’à la gare la plus proche :

[ELLE] – Why don’t you take the train?!
[MOI] – No, the train costs money. I just have time. But thank you!
[ELLE] – Oh… Hum… Ok come in!
[MOI] – Well, I’m not really heading in your direction, I will wait, I don’t mind. Thank you anyway.
[ELLE] – No, no, come in. I just finished work, I have nothing to do. You’re heading to Brindisi? Let’s go to Brindisi.
[MOI] – Oh… well… Ok!

Brindisi, c’est la ville la plus propice pour prendre le traversier vers Patras (Grèce). La conductrice me mène jusqu’au port, je m’informe des horaires, j’achète un billet pour 20h le soir-même. Tranquillement, on monte sur le bateau, en une longue ligne de gens trop pauvres pour faire une heure d’avion. Le traversier en prend 17.

Dans l’escalier, je suis une famille bulgare et aide la grand-mère à monter quelques sacs jusqu’à la salle principale, un grand restaurant, avant de m’installer à une table pour lire un peu. Une heure plus tard, avec une seule dent et un sourire aussi ridé que lumineux, elle vient me porter un des sous-marins qu’elle a faits pour sa famille. Même si on n’a pas un seul mot en commun, je sais qu’il n’y a pas grand chose à ajouter. Toute la famille me salue avec des sourires et du silence. Je suis bien, et je réécoute ma chanson, celle sur repeat.

La nuit s’avance, les gens dorment là où ils peuvent et j’étends mon tapis de sol sous une table. Quelques heures plus tard, je me réveille, un peu désorienté : le restaurant est vide. Le bar est fermé, la plupart des lumières aussi, je suis seul… Je prends mes affaires en vitesse, parcours le labyrinthique bateau et trouve une sortie. Nous sommes arrivés. Tout le monde est sorti, les derniers camions font la file pour débarquer dans ce port inconnu. Je trouve heureusement un employé pour m’informer : nous sommes à Igoumenitsa, il me reste encore 8 heures avant ma destination…

À Patras, l’auberge de jeunesse que je trouve est rudimentaire. Sans cuisine, sans eau chaude, sans isolation, sans chauffage, sans clients. Et c’est la seule. Je me prends un lit dans un dortoir et y rencontre quelques heures plus tard un Français, Benoit, 32 ans, qui tente de démarrer de petites entreprises en Grèce. On parle de tout et de rien, il me donne des trucs pour me diriger dans la ville et me paie un pita. Un vrai de vrai pita grec. À 1,80€ chacun, j’en reprendrai chaque jour.

Hallelujah.

Bourré d’informations pertinentes, ce nouvel ami incroyablement volubile m’apprend que dans trois jours débutera le Carnaval de Patras, et qu’il durera toute la fin de semaine. Il s’agit du 3e plus important carnaval du monde, après celui de Rio et de Venise. Le timing est bon…

Sauf que j’ai trois jours à attendre.

Je me trouve un ordi, cherche le parc national le plus proche (ou n’importe quelle tache verte sur Google Maps), fais quelques réserves de riz et prends un billet de bus. Sur internet, je ne trouve aucune information pertinente (lisible) sur la tache verte que j’ai choisie alors je n’ai aucune idée de ce qui s’y trouve, mais je décide de m’y attaquer. J’imagine que c’est devenu un réflexe.

Arrivé au début du parc, je me rends en autostop jusqu’à Kalogria, un infime village entre la longue et magnifique plage, la grande forêt du parc et une séduisante chaîne de petites collines/montagnes.

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C’est désert. Je pique ma tente entre la forêt et la méditerrannée, et demain j’irai monter ces collines. Les pieds dans le sable, les yeux dans le coucher de soleil, je savoure un rudimentaire et silencieux souper. À la tombée de la nuit toutefois, je n’ai qu’une seule envie : me faire un feu. Mais je reviens rapidement à la réalité. Ça pourrait être dangereux. On pourrait me voir, on pourrait me demander de partir, ou pire. Après tout, je suis seul dans un coin un peu perdu et je ne parle même pas la langue locale.

Bref, je me fais un feu.

Un immense feu. Je le fais à mon image, resplendissant, éphémère, crépitant de joie, tout-puissant dans cet instant où ma réalité dépasse toutes mes fictions.

Je ne vous raconte pas l’histoire de cette randonnée suprennament farfelue, les grosses tortues, les chiens enragés et mes doigts bien serrés sur le manche de mon couteau, ni la descente de la falaise qui fit appel à tous mes talents d’escaladeur. Je ne vous raconte pas ce grandiose carnaval qui m’attendait à Patras, avec ses nuits blanches, son alcool grec et sa musique tous horizons. Ni les amis de voyage, les fleurs qu’on respire devant le lever du soleil, une gueule de bois plein la face et les pieds pendant au bout du quai.

Parce que bon, je pourrais écrire ad vitam aeternam, vous le savez bien.

Aujourd’hui, je ne désirais que figer ce film ahurissant. L’apprécier différemment pour une seconde, le temps d’un regard en arrière, le temps d’une photo pleine de reliefs trop faciles à oublier. Me rappeler que si j’ai voulu sauter à pieds joints dans toute l’aventure que le monde peut m’offrir, ses plus infimes soubresauts me fascinent sans cesse.

« Je ne suis pas un étranger parce que je n’ai pas prié pour rentrer chez moi en sécurité, je n’ai pas perdu mon temps à imaginer comment serait ma maison, ma table, mon côté du lit. Je ne suis pas un étranger parce que nous sommes tous en voyages, nous avons les mêmes questions, la même fatigue, les mêmes peurs, le même égoïsme et la même générosité. Je ne suis pas un étranger parce que quand j’ai eu besoin, j’ai reçu. Quand j’ai frappé, la porte s’est ouverte. Quand j’ai cherché, j’ai trouvé ce que je pensais rencontrer. »
– Paulo Coelho (Aleph)
Alexandre
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