Pour un instant, j’ai oublié mon nom

J’avais envie d’écrire un petit quelque chose sur le voyage en solo. Partir sans compagnon, sans adresse, sans destination, sans plan, sans blonde, sans date de retour, sans poêle-frigidaire ni forfait cellulaire. Sans comptes à rendre. Pour donner un aperçu, ça fait trois mois qu’à chaque fois qu’on me demande quel jour on est, je réponds systématiquement – et honnêtement – que « je n’en ai aucune idée ». Ça me fascine chaque fois. Un aller-simple vers le bout de ma rue qui se transforme en tête-à-tête avec tout ce que je ne connais pas.

How does it feel?
To be on your own
With no direction home

A complete unknown
Like a rolling stone…

Bob Dylan (Like a rolling stone)

Mais le sujet est immense. L’expérience, quasi-insaisissable.

Quasi.

Notre pays, notre ville nous donnent une identité. Nos amis nous connaissent, notre famille se souvient, nos parents s’habituent à nous comprendre, nos collègues cessent de chercher plus loin. Chacun d’entre eux a derrière la tête une opinion de nous-mêmes, un savoir nécessairement réducteur qui semble suffisant pour nous définir et pour affirmer qui nous sommes. Par ces lunettes d’une connaissance évidemment passée, ils en arrivent à prédire nos actions, expliquer nos réactions et juger notre tout. Juger notre aujourd’hui, en focalisant sur un hier aussi fragmenté que révolu.

Un jugement qui n’est pas sans erreurs, mais auquel on se conforme petit à petit, par habitude ou par amnésie. Une vision modelée selon les caprices de chacun, tissée par le désuet, biaisée par les souvenirs et les incompréhensions réciproques. Et même si le portrait sonne faux à nos oreilles, on fait avec. On se dit que notre miroir doit être un menteur parce qu’on est les seuls à y voir quelque chose et qu’au fond, la démocratie des opinions discréditait notre regard depuis le début.

Sauf que…

« Ce n’est pas parce qu’ils sont nombreux à avoir tort qu’ils ont raison. »

– Coluche

Au final, on devient qui on est, on dérive vers la terre que les autres nous désignent en utilisant une boussole qui n’est pas la nôtre. On se martèle le visage et l’esprit à coups de chirurgies, jusqu’à ce qu’on puisse entrer dans le moule qu’on nous propose, un masque à notre nom, calqué sur l’éphémérité de ce qu’on a – peut-être – déjà été. Et devant le miroir, on s’y habitue plutôt bien. Trop bien.

*****

Sauf qu’ici, là-bas et tout autour, mon identité me glisse entre les doigts. Mon moule s’est dissipé en même temps que ma ville, que ma famille, que mes amis. Sous la lumière cuisante des réalités d’outre-mer, le masque de ce qu’on pense de moi est d’une impuissance sans borne.

« In the crowd, you know exactly who you are. You know your name, you know your degrees, you know your professions; you know everything that is needed for your passeport, your identity card. But the moment you move out of the crowd, what is your identity, who are you? »

Osho (Love, freedom, aloneness)

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Istanbul – 26 avril 2014

Le bûcheron italien qui me prend en autostop ne me considère pas comme un étudiant en philosophie ou en politique. L’avocat grec qui m’accueille chez lui durant une semaine ne connaît ni ma passion de la montagne, ni mes succès académiques. La petite communauté à laquelle je me greffe en Toscane ne sait rien du Kilimanjaro, ni des championnats canadiens d’ultimate.

Arcidosso - Février 2014

Arcidosso – 4 Février 2014

Aujourd’hui, je ne suis qu’un maintenant, alors qu’on m’a toujours réduit à la somme de ces 24 dernières années. C’est dommage, parce qu’au passage on négligeait toutes les soustractions qui m’ont coûté, les parenthèses que j’ai prises, les réalisations qui m’ont multiplié. Et dans ce grand maintenant que je présente et que je respire, personne ne vient pour me tendre un reflet fondé sur autre chose.

Mes erreurs, mes accomplissements, mes défauts passés et mes talents sont sans saveur. Ce que j’en ai tiré, ce que j’en fais aujourd’hui, ce que je décide d’en faire sont les seuls critères valides. Et c’est fascinant.

Mount Amiata - 16 février 2014

Mount Amiata – 16 février 2014

J’ai eu besoin de plusieurs semaines mois pour réaliser l’impact de cette liberté, et ce que je peux apprendre à travers elle. En fait, je nage encore dans le flou de cette prise de conscience. Car pour être honnête, ce que je fais m’a toujours semblé relativement normal.

Mais deux Indiens rencontrés en Grèce ne partageaient pas cette opinion : « That’s amazing man. You know, that’s one hell of a living you have… » Des paroles qui m’ont laissé pantois, qui seront prononcées par de nombreuses autres nationalités et qui, avec acharnement, me feront réaliser que peut-être, quelque part, ce n’est pas seulement un projet comme un autre. Que peut-être, quelque part, j’ai le droit de trouver ça spécial moi aussi.

Ankara – 20 avril 2014

Me voilà donc dans une situation pour le moins intéressante, où l’on me juge sur ce que je fais, et ce que je suis. On ne sous-estime pas ma résilience, on me permet des erreurs, on ne me reproche pas sans raison d’être laid, on ne me traite pas comme un philosophe, on ne me greffe aucune crédibilité particulière, mais on me donne la chance de faire mes preuves. On écrit ma personnalité sur une page blanche, balayant du revers de la main 24 années d’archives.

Arcidosso - 20 mars 2014

Arcidosso – 20 mars 2014

Dans le miroir sans tache de leur regard, je me scrute, curieux et subjugué. J’y vois ce que je dégage, ce dont je suis capable, ce que je suis sous les filtres et toutes mes possibilités que j’avais involontairement mises en cage.

« Suddenly you become aware that you are not your name – your name was given to you. You are not your race – what relationship has race with your consciousness? Your heart is not Hindu or Mohammedan; your being is not confined to any political boundaries of a nation; your consciousness is not part of any organization or church. Who are you? »

Osho (Love, freedom, aloneness)

On dit beaucoup de choses sur les voyages, notamment qu’ils aident à en apprendre sur soi-même. C’est vrai.

C’est étonnament, formidablement vrai.

En distillant nos démons, en mettant à l’épreuve nos héros, il ne reste plus rien d’autre que soi-même à estimer, à améliorer et à aimer.

Alexandre

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4 avis sur « Pour un instant, j’ai oublié mon nom »

  1. Très belle et intéressante réflexion.

    « La chance sourit aux esprits en éveil », comme on dit. Tu en as beaucoup et il est heureux que tu saches en extraire tous les bénéfices – que tu fasses de ce voyage une occasion de mieux te connaître –, car avoir de la chance est une chose banale, tandis que l’esprit nécessaire à la véritable connaissance de soi est trop peu commun.

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  2. Je l’ai beaucoup aimé. J’ai l’impression que tu as attribué exclusivement à ton entourage le fait de te mettre dans une case et te restreindre à ton passé. Je pense qu’il y a d’autres facteurs qui jouent. Il n’y a pas que les gens qui peuvent nous empêcher d’explorer les variables de qui ont peut être et d’être ouvert au changement constant. On peut aussi se le faire empêcher par nous mêmes ET par l’endroit ou on est. Ce dernier est souvent FUCKING TROP surchargé des attributions synaptiques qu’on a fait et ça peut devenir impossible de prendre du recul alors que tu te trouves, non seulement entouré des gens qui t’ont mis dans une case, mais aussi dans la même PLACE ou ils l’ont fait pendant toute ta vie.

    « No problem can be solved from the same level of consciousness that created it. » Einstein

    Celle là m’a marqué pas mal. Il y a des gens qui ont besoin de s’en aller pour sortir de leur état de conscience. Respect, dude. Respect.

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    • Merci Martin, je suis tout à fait d’accord avec toi et c’est pourquoi j’abord le sujet avec la phrase « Notre pays, notre ville nous donnent une identité. » Ensuite, c’est vrai que je ne mentionne plus cette facette de ce que je vois comme étant rien de moins que des chaînes identitaires, mais l’aspect géographique, historique (au niveau personnel) reste tout aussi important que les amis, la famille, les collègues. Je suis bien content que tu le remarques, pour moi qui aie à toutes fins pratiques toujours vécu à Sherbrooke, c’est un élément de poids!

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  3. Quel texte exquis Alex!
    Je ne suis pas au courant de ton projet, ça fait longtemps qu’on ne s’est pas parlé, et je ne savais pas ce que j’allais lire en cliquant sur le titre bien de chez nous que je voyais.
    Et c’est sans doute à l’image de l’expérience que tu décris; une découverte spontanée de toi, et de ta plume.
    Ce que tu décris est profond, est vital, et je te remercie de le partager ainsi!
    Et la forme que tu choisis, cette prose libérée et si sincère, fait tomber les barrières du texte érudit ou présomptueux pour nous plonger directement dans le vrai, le bon, le toi.

    Cette lecture m’a beaucoup inspirée, et fait du bien.
    Que tes pas continuent de dessiner celui que tu es, et au plaisir de te relire!

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