Prendre la relève

Hier soir je discutais avec une amie, une bouteille de rouge dans le corps, et en parlant de sources d’inspiration je me suis surpris à dire que depuis très récemment (genre il y a trois jours), je suis parfois en mesure d’être ma propre source d’inspiration. Ce matin, j’ai compris ce que je voulais dire. Et j’ai réalisé toute la magie que ces mots contiennent. L’avez vous déjà goûtée, cette magie, ce frisson d’un nouveau regard sur soi?

Mais pardonnez-moi, je n’ai pas écrit depuis tellement longtemps : une mise à jour s’impose.

Depuis mon dernier texte – ou à peu près – j’ai passé un mois et demi à travailler dans une auberge de jeunesse au centre d’Istanbul. J’ai ensuite fait la Cappadoce en quatre ou cinq jours de randonnée, je me suis joins à l’équipe turque le temps d’un tournoi d’ultimate en Belgique et depuis le 26 mai, je suis sur la Voie lycienne.

10468121_10152263977362736_3198983694147178694_oJe tenterai d’écrire un article un peu plus descriptif sur ce fabuleux sentier pour les intéressés (à lire ici), considéré comme l’une des plus belles grandes randonnées du monde, mais en attendant en voici un bref aperçu. De Fethyie à Antalya, sur la côte sud de la Turquie, la voie comporte plus ou moins 510 km de sentiers utilisés depuis 3000 ans. Elle traverse la Lycie, une région dont l’identité (ou l’allégeance/appartenance) a alterné durant les derniers millénaires entre hittite, perse, grecque, indépendante (pirate), romaine, byzantine, ottomane et turque.

10329724_10152264437712736_5597372379599406057_oUn pot-pourri archéologique et culturel, un paquet cadeau inestimable pour les mordus d’histoire. Et ça fait deux semaines et demi que je le déballe, entre une plage perdue et quelques tombeaux éparpillés en montagne.

Le lien avec l’inspiration? J’y viens.

Voyez-vous, même si ce sentier a des sections plutôt faciles, il a le potentiel de donner du fil à retordre à n’importe quel randonneur. Et moi, retordre du fil, j’aime ça. J’ai cette philosophie – un peu malsaine par moments – qui me pousse à me dépasser de toutes les façons possibles. Débusquer mes limites comme un chien renifleur, les entrainer dans une danse au bord du gouffre, me prêter à ce jeu où je dois être celui qui n’y sombre pas. Le but est à la fois simple et infini: défricher mon être de ses peurs et de ses incapacités, cesser de n’être qu’un potentiel.

« Our deepest fear is not that we are inadequate. Our deepest fear is that we are powerful beyond measure. »

– Marianne Williamson

Ce n’est donc pas seulement une fixation sur les performances. C’est l’envie d’être une nouvelle personne quand je me couche le soir. Que les peurs terrassées et les accomplissements achevés fassent un sens ou non n’a aucune pertinence : le geste en lui-même est entier.

Mais peu importe l’étoile qu’on fixe lorsqu’on aligne nos efforts, peu importe la raison pour laquelle on a choisi de s’exténuer les convictions, on finit tous par avoir besoin d’un peu d’inspiration. On puise chez nos modèles l’espoir de devenir plus, de s’améliorer, de s’auto-compléter. On prend un élan et on tente de se rappocher d’eux.

Comme un peu tout le monde, j’ai eu plusieurs modèles pour m’aider à colmater mes moments difficiles. Comme un peu tout le monde, je me suis penché avec admiration sur la puissance de mes parents, je me suis prosterné devant les titans du sport et de la littérature. Je les vénérais les yeux grands ouverts, sans comprendre comment ils avaient pu pousser aussi loin leurs qualités.

Mon père, il m’a toujours semblé, incarne parfaitement ces quelques lignes:

« Pain is temporary. It may last a minute, or an hour, or a day, or a year, but eventually it will subside and something else will take its place. If I quit, however, it lasts forever. »

– Lance Armstrong

Je me souviens de ce moment où l’école m’a fait entrer dans le monde de la programmation et où mon père – ingénieur – a décidé d’emboîter le pas, me dénichant un logiciel approprié. Ce moment où il tente de me montrer quelque chose de bien précis sur l’ordinateur. Où il fait tout pour en arriver au produit voulu, à une ligne de code parfaite ou une fonction sans faille, pourtant anodine, alors que le programme s’obstine à le contrarier. Je dis que je m’en souviens, mais je n’ai aucun souvenir précis de ce que pouvait être l’objectif.

Ce qui restera gravé à jamais, ce sont l’acharnement logique, l’absence éclatante d’abandon, le modèle en or massif de ce qu’est une persévérance à toute épreuve. Comme à chaque fois, que ce soit après une heure de travail ou trois jours de recherche, que ce soit pour une fonction de programmation ou la fabrication d’un cadeau de noël dans son atelier, le problème était résolu. Le seul vainqueur, c’était mon père.

« The world ain’t all sunshine and rainbows. It’s a very mean and nasty place, and I don’t care how tough you are, it will beat you to your knees and keep you there permanently if you let it. You, me, or nobody is gonna hit as hard as life. But it ain’t about how hard you hit. It’s about how hard you can get hit, and keep moving forward; how much you can take, and keep moving forward. »

– Rocky Balboa

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Si je mange de la randonnée trois fois par jour et que je prends une bouchée de tous les sports extrêmes qui me sont offerts, c’est principalement parce que d’aussi loin que je me souvienne, ma mère m’a toujours traîné avec elle dans ses aventures du grand air. Montagnes, lacs, rivières, pistes cyclables : nous avons une belle province tapissée de défis. Et dans les moments plus ardus, lors des longues marches monotones et des journées en cyclotourisme sous la pluie battante, je l’ai toujours trouvée avec un sourire d’enfant. Aucune situation n’était assez noire pour ne pas en rire, aucun échec trop humiliant pour ne pas en savourer les leçons. Aucun effort de dépassement personnel n’avait le potentiel d’ébranler la beauté dont ce monde est tissé, et d’empêcher ma mère de l’apprécier.

Parfois, lorsque l’esprit exaspéré se fait prendre en tourbillon ou qu’un problème se change en enclume bornée, implacable et insolvable, c’est frustrant de voir quelqu’un s’en tirer avec toute la légèreté du monde. Mais parfois aussi, on réalise qu’être heureux, c’est une attitude. Et notre attitude, on la choisit.

« Vivre un malheur d’avance, c’est le subir deux fois. »

– François Leclerc

Ma mère, à cinq heures du matin dans une montée abrupte, nocturne, glaciale et atteignant éventuellement les 5895 mètres d’altitude du Kilimanjaro, elle ne rumine pas ses difficultés. Ma mère, sans oxygène, elle chante. À tue-tête.

*****

Aujourd’hui, je me lance tout plein de défis. Autrement dit, je traverse des moments d’extase, mais qui passent par d’autres moins roses. D’autres plus exigeants tant physiquement, mentalement, qu’émotionnellement. La Voie Lycienne m’en procure à la tonne, vous le devinez. Je vous donne une petite histoire en exemple :

La section que j’ai traversée il y a quelques jours, entre Finike et Demre, est une traversée des montagnes où l’on ne croise aucune habitation. Elle devrait, selon le seul livre écrit sur la Voie, prendre environ 22h40 de marche (il est conseillé de prévoir 3-4 jours de nourriture et de ne pas la faire en solo). Sur Wikitravel, généralement plus réaliste pour mon rythme, on parle d’au moins 18h de marche. Mon défi : faire la voie en seulement deux jours, malgré le fait que je suis seul, que je me perds régulièrement (en moyenne une à deux heures par jour) et que la météo prévoit de la pluie pour les 72 prochaines heures.

« We ask ourselves, who am I to be brilliant, gorgeous, talented, and fabulous? Actually, who are you not to be? »

– Marianne Williamson

Sauf qu’au moment fatidique, alors que mon sac est fin prêt pour le départ, le tonnerre gronde à l’extérieur. Les éclairs pleuvent durant de longues heures sur les montagnes, ma patience s’effrite et mon air dépité m’accompagne alors que je prends un minibus pour Demre et éviter cette section. Déçu, je reprendrai la route dans un environnement aux statistiques nécrologiques un peu plus contrôlables, sans avoir marché ces montagnes.

Je visite un peu le village à mon arrivée et réalise que le ciel retrouve tout le bleu de sa générosité. L’hésitation et le poids record de mon sac ont leur mot à dire, mais vers 13h je foule finalement le sentier. Direction Finike, d’où je viens de partir en minibus, par les montagnes! Nouvel objectif: faire ça en un jour et demi (il est déjà midi), mais dans le sens inverse.

Je vous épargne les détails, mais au final, je n’aurai pas eu besoin de mes parents. Pas eu besoin de Mohamed Ali, de V, de Rocky ou de Tyler Durden. Pour arriver à Finike à 16h15 le lendemain, après seulement 14 heures de marche, j’ai pu puiser dans ma propre persévérance passée. Pour savourer cette nuit où j’ai dormi dans la forêt, complètement perdu depuis deux heures de marche, sans boussole, téléphone ou carte utilisable, j’ai pu laisser ma propre attitude prendre les commandes et me donner une des plus belles soirées jusqu’à ce jour.

Merci papa, merci maman. C’est à mon tour maintenant.

*****

Vous avez probablement déjà ressenti quelque chose de similaire, un moment où votre inspiration vous arrive directement de vos tripes, de votre propre potentiel. Où la motivation n’en est que redoublée, renforcée par cette surdose d’authenticité.

Ce moment où j’ai regardé la montagne et me suis dit: « Come on Alex, fait un Alexandre de toi. C’est rien d’autre que toi, cette montagne-là. »

Il n’est pas ici question de remiser toutes les figurines de superhéros ou de se prendre pour Russell Crowe dans Gladiateur, c’est simplement de se défier soi-même, encore et encore. C’est de se dire en secret qu’on est capable de plus, et qu’on mérite de s’offrir ce qu’on est. C’est de reconnaître que ces moments d’essais pour soi, même s’ils ne se matérialisaient qu’en tant qu’échecs, resteront les plus essentielles victoires.

« Your playing small does not serve the world. There is nothing enlightened about shrinking so that other people will not feel insecure around you. We are all meant to shine, as children do. »

– Marianne Williamson

Il n’est pas non plus question que d’exploits, de prétention ou de records. Mes sentiers passés m’ont souvent mené dans la jungle du sentiment amoureux, où je me suis égaré plus souvent qu’à mon tour. La sécurité de quelques vrais amis, d’une équipe d’ultimate ou d’un plan bien huilé ont toujours une dentelle difficile à ignorer pour le voyageur solitaire. Surtout lorsqu’il doit lui-même se lancer dans l’entreprise insoupçonnée qu’est celle des adieux.

Ce sont bien évidemment des défis que je pourrais ignorer, mais qui par choix, font subsister un pétillement au fond des yeux. Qui tranquillement, me permettent de prendre la relève et de donner une définition plus convaincante à mon nom.

En espérant que vous prenez le temps, vous aussi, de vous définir.

« It is not just in some of us; it is in everyone and as we let our own light shine, we unconsciously give others permission to do the same. As we are liberated from our own fear, our presence automatically liberates others. »

– Marianne Williamson

.

Alexandre

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