Mon aventure sur la Voie lycienne

[Voici mon expérience personnelle de la Voie lycienne. Pour les informations sur comment et quand faire le trek de la Voie lycienne, lire ici.]

À travers les frontières, les moments de paix solitaire et de concentration émotionnelle, il n’y a rien comme une bonne trame sonore pour accompagner l’euphorie des yeux.

Ça, pour moi, c’est la Voie lycienne. C’est le soleil, la chaleur, les lézards, l’effort constant et démesuré d’un pèlerinage tout-à-fait personnel.

C’est aussi et surtout l’étonnante solitude que le voyage solo ne m’avait pas apportée tant que ça jusqu’à maintenant.

Dans les faits, la Voie lycienne (Lycian way en anglais, Lykia yolu en turc) est avant tout un sentier pédestre de 509 km, reliant Ölüdeniz (près de Fethyie) à Hisarçandır (près d’Antalya). Considérée comme l’une des plus belles grandes randonnées du monde, et m’ayant charmé au plus haut point tant par sa diversité que les cultures qu’elle a à offrir, je ne pouvais la passer sous silence. À tous les adeptes de plein air raisonnablement expérimentés, ce journal d’un randonneur n’est rien d’autre qu’une exhortation à aller y goûter par vous-mêmes.

En voici donc mon expérience, l’épopée d’un p’tit gars de Sherbrooke qui voulait juste aller plus loin. Toujours.

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Voie lycienne tracée en bleu

Bon, je sais qu’habituellement, les gens font la Voie dans le sens proposé par le livre écrit par la dame qui a tracé le sentier (Ölüdeniz vers Hisarçandır). Moi, j’ai fait le contraire. Pourquoi? Question de logistique, selon où je me trouvais avant de commencer et ce que je voulais voir après, tout simplement. Mais si j’ai un premier conseil à donner : ne vous cassez-pas la tête, faites-la dans le sens habituel.

Il faut aussi noter que comme le sentier prend normalement fin à Hisarçandır, et non Göynük (l’endroit où j’ai commencé), c’est par Hisarçandır que j’aurais dû commencer. Mais les trois dernières sections sont en pleines montagnes et le livre sur la Voie suggérait de ne pas faire le tout dernier bout en solo. J’ai donc cru bon d’écouter ce conseil et de me donner une chance, la fin du trajet étant considérée plus difficile que le début (et avec raison).

Ah oui, j’oubliais. Je me suis rendu compte quelques jours plus tard que j’avais mal lu : ce n’est pas le dernier jour de marche qui était non-recommandé, mais l’avant-dernier, celui par lequel j’avais finalement décidé de commencer. Bravo Alex.

Jour 1

Je quitte Antalya – grande ville touristique – pour Göynük au matin, en minibus (transport local le plus commun). Le sentier est beau, les montagnes sont folles, les insectes sont énormes et étonnament bruyants (quand les insectes font plus de bruit que les oiseaux, tu y penses à deux fois avant de t’étendre dans l’herbe…). Après 6h30 de montée abrupte et continue, ce petit coin au bord d’un précipice me fait signe de m’arrêter pour la nuit.

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Observation de la journée : avec ses presque 25 kg (60 lbs), mon sac est définitivement trop lourd. Et avec mes deux litres et demi d’eau, j’ai drôlement sous-estimé dans quoi je m’embarquais. Mais je prise l’adaptation comme étant une qualité humaine essentielle, et j’ai bien l’intention d’y faire honneur.

Jour 2

Ayant commencé à marcher la veille seulement un peu avant midi, je ne m’étais pas rendu jusqu’où le livre le prédisait. Aujourd’hui toutefois, avec enfin quelques pentes descendantes, je continue à me faufiler à travers les magnifiques montagnes escarpées et arrive en milieu d’après-midi à destination. En chemin, je croise deux Allemands dans la cinquantaine qui terminent la Voie en sens inverse.

[ALLEMAND #1]: As-tu prévu assez d’eau pour les deux jours? Il fait très chaud ici, mais attend de te rapprocher de la côte, quand tu sors de la forêt c’est encore pire…
[ALEX]: Non, vraiment pas. J’ai complètement sous-estimé mes besoins et hier j’ai manqué la seule source d’eau potable mentionnée sur la carte. Mais on croise des rivières ici et là alors je ne mourrai pas.
[ALLEMAND #2]: Comment est-ce que tu traites ton eau? Tu la fais bouillir?
[ALEX]: J’utilise des Micropurs, des petites pastilles purifiantes. Mais bon elles sont assez vieilles et je n’ai pas trouvé de date d’expiration sur l’emballage alors j’essaie de ne pas trop m’en servir…
(Les gars cherchent dans leur sac et me tendent deux paquets de Micropurs)
[ALLEMAND #2]: Tiens, nous on finit demain donc ça ne nous servira plus. Il doit en rester au moins 200 et elles sont neuves.
[ALEX]: Wow merci, merci beaucoup! Je n’en avais plus que 18, et je pense que les miennes ont 10 ou 15 ans alors… Merci!

Les deux Allemands me lancent ce regard qui m’est devenu si familier, un mélange de découragement paternel et de « je te souhaite la meilleure des chances mon gars, t’as l’air d’avoir ben des couilles, mais j’serais pas surpris de voir ta face dans le journal d’ici deux semaines… »

Finalement, le point d’arrivée n’est pas un village, mais un petit pont romain et un café-resto-cantine-dépanneur installé au bord de la rivière. Je me prends un vrai bon premier repas, je me lave un peu dans la chute et le proprio me permet de m’installer sur l’une des plateformes qui surplombent la rivière. Un belle petite nuit tranquille au son de l’eau et du vent.

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Observation de la journée : au final, dans le réveil comme dans l’épuisement, au repas comme au coucher du soleil, il fait bon être seul.

Jour 3

Pire journée du trajet. Si dans les montagnes les marques rouges et blanches de la Voie lycienne étaient peu fréquentes et parfois difficilement discernables, quand on traverse des villages, c’est le chaos (d’où mon conseil: faites la Voie dans le sens prévu par les indications!). Je me perds durant des heures, à deux reprises, et finit de peine et de misère par atteindre Tekirova. Petite déception : ce n’est qu’un village touristique pour Russes. Je tente donc de continuer un peu sur la Voie pour aller dormir en montagne, mais une fois de plus, je me perds…

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Huit heures de marche au total, et je peux finalement m’endormir paisiblement sur une des montagnes qui surplombent la ville. De mon perchoir, j’entends la musique des hotels et vois leurs faisceaux lumineux qui éclairent le ciel. Jusqu’à ce que Blurred Lines de Robin Thicke – qui résonnait dans la vallée entière – fasse place à « C’est la danse des canards, qui se marent dans la mare, se secouent le bas des reins et font coin-coin »…

Je ris. Fallait vraiment être seul sur une montagne dans le sud de la Turquie pour entendre un hotel russe faire jouer cette chanson là…

Observation de la journée : Après une heure d’égarement en fin d’avant-midi, un Pakistanais et sa femme m’ont offert de m’embarquer et de me déposer là où je savais pouvoir reprendre mon chemin. Le mari a échoué à sortir mon sac-à-dos de sa valise. Réalisant que je ferais des centaines de kilomètres avec ça, il pousse un : « Pffff… You’re one heck of a guy! » En récompense, sa femme m’a donné un petit livre du style Mahomet pour les nuls. J’imagine que c’est pour m’aider à supporter mon fardeau.

Jour 4

Il fait beau, il fait chaud, les paysages silencieux sont apaisants. Le sentier étant définitivement sorti des montagnes, je longe la côte et traverse quelques plages désertes ici et là. Une petite saucette privée dans une méditerrannée turquoise, ça déride les ampoules et ça tue un peu la chaleur du midi.

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Ce quatrième jour de marche de suite aboutit à Olympos, 30 minutes plus loin que là où je devrais normalement m’arrêter. Un Américain rencontré sur les sentiers me l’a conseillé, et comme je marche plus rapidement que prévu, je m’y rends en milieu d’après-midi. Je me prends une auberge de jeunesse dans ce village, endroit qui n’est en fait qu’un chemin de terre parsemé d’une dizaine d’auberges, avec l’intention d’y prendre une journée de repos.

Au final, j’en prendrai trois.

DSCN0845L’endroit est tout simplement paradisiaque pour les voyageurs en quête de simplicité, de grand air et d’économies. 15$ pour une nuit avec déjeuner et souper inclus, quand on sait que les deux repas fournis sont des buffets à volonté, ça se traduit par TOUS les repas inclus. Pour quelqu’un avec mon estomac, ça vaut cher. Et s’il faut cinq minutes à pieds pour atteindre la longue plage ensoleillée d’Olympos, c’est qu’on doit traverser les ruines millénaires de l’ancienne ville grecque, avec les tombeaux, les murs et les quelques bâtiments qui subsistent. De plus, en face de mon auberge se trouve une impressionnante falaise, toute prête pour l’escalade…  DSCN0852

Que demander de plus? Voyons voir…

1. Des divans turcs partout à l’extérieur, entre les arbres, pour relaxer à l’ombre en bonne compagnie (que dis-je, en excellente compagnie…).
2. Des amis de partout dans le monde, une pomme en guise de pipe et des surnoms aux histoires pour le moins farfelues (appelez-moi dorénavant Ze scorpion lover).
3. Une soirée au vin qui se termine dans la mer, pour y découvrir du plancton bioluminescent (en gros, ça brille de partout quand on agite l’eau dans le noir)!
4. Se rendre sur la colline rocheuse de Chimaera durant la nuit. Les fuites de méthane à travers la pierre brûlent en permanence depuis au moins 3000 ans (pour de vrai), donnant un spectacle assez unique, dont on a profité en se grillant des guimauves en forme de Schtroumpfs.
5.  Trouver un endroit parfait pour faire du deep-water soloing, c’est-à-dire de l’escalade sans corde sur une falaise qui plonge dans la mer… Et en faire toute la journée avec d’autres drogués de la vie.
6. Une GoPro :

Observation : à se faire des amis et des souvenirs de première classe aussi rapidement, il devient difficile de faire ses adieux, parce que personne ne nous pousse à quitter. Mais j’imagine que ça rajoute une touche de magie, en scellant un moment dans son idéal.

Jour 5

DSCN0871Comme si ce n’était pas assez, un couple d’amis néo-zélandais a décidé à la dernière minute de marcher la moitié de la cinquième journée avec moi, avant de faire demi-tour vers Olympos. Un baume bien apprécié qui me motivera à finir ma journée en 5h15 de marche plutôt que les 8h30 prévues.

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En traversant un village, un chien errant se met à me suivre tout en restant bien en retrait, probablement de peur d’être maltraité. Je n’y porte pas trop attention, jusqu’à ce que je croise une petite famille hautement touristique au style salon nord-américain : bas blancs, sandales et bedaine. Les deux adolescentes expriment un intense dégoût en passant à côté de la chienne, me poussant à remarquer qu’elle a un oeil de vitre et à réaliser qu’elle reçoit sans doute le même traitement par tous ceux qu’elle rencontre.

Il ne m’en fallait pas plus pour l’adopter et tenter de lui donner le minimum d’affection qu’elle n’a probablement jamais eu. Je n’ai pas grand chose, mais j’ai au moins ça.

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Jour 6

DSCN0960J’ai décidé que la chienne était australienne et que son nom était Jaimee, parce que dans ma tête, ça sonne australien. Elle m’a suivi toute la journée malgré le soleil de plomb, et lorsque je dors, elle se couche tout près de la tente et s’occupe de chasser tous les intrus – peu importe l’espèce ou la grosseur – qui passent un peu trop près.

J’ai encore économisé 2h30 sur mon temps de marche. On fait une belle équipe de guerriers.

Jour 7

Une dizaine de kilomètres à marcher sur le sable, c’est joli, mais ce n’est pas facile pour le corps. En quittant la plage, je perds malheureusement Jaimee. Je me trouve forcé de traverser un hotel cinq étoile pour francophones, un énorme labyrinthe de services avec lesquels mon accoutrement de sans-abri – et l’oeil de vitre de Jaimee – ne collent pas trop, et je ne la trouve plus lorsque j’arrive à la sortie. Victime des hautes clôtures pour bien garder les riches en-dedans et les pauvres dehors, elle continuera ses aventures seule.

Finalement, je trouve un motel à Finike et m’y installe pour 24 heures de pause. Prochaine étape : les montagnes.

Jours 8 et 9

Ces deux journées sont celles dont j’ai parlé dans mon précédent texte, Prendre la relève.

Brièvement, il s’agit de l’autre section du trajet qui n’est pas recommandée pour les randonneurs solitaires, traversant une zone montagneuse et nécessitant deux à trois jours d’autonomie. Une fantastique et parfois épuisante marche dans un paysage connu de quelques bergers seulement – et de leurs chiens un peu trop protecteurs à mon goût.

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Le fond d’une vallée m’offre les ruines d’une église plus que millénaire

Le premier soir, j’écris dans mon cahier :

« J’ai marché les deux dernières heures hors piste. J’ai perdu le sentier, les directions du livre sont nulles et bref, je m’en fous un peu. Un peu. Je crois savoir vers quelles montagnes me diriger, alors je devrais ben finir par tomber sur un sentier!
JE DORS ET JE N’AI AUCUNE IDÉE OÙ JE SUIS.
Haha. Bonne nuit. »

DSCN1075Quinze minutes de marche, c’est tout ce dont j’ai besoin. Quinze minutes et je retrouve la Voie dès le lendemain matin, commençant les neuf heures de marche nécessaires pour atteindre la ville. Au passage, je rencontrerai ici et là des lambeaux d’histoires, souvent inattendus et toujours impressionnants. D’anciennes colonies grecques, puis pirates, cachent leurs majestueux tombeaux sur les crêtes des plus hauts sommets. En milieu de sentier, sorti de nulle part, un pilier traversé d’inscriptions en grec ancien me rappelle que cet endroit regorge de contes et de secrets.

Jour 10

Après deux jours de marche d’une telle ampleur, après avoir réussi à me rendre fier de moi-même, je décide de ne pas m’en satisfaire. De Demre, je quitte tôt avec la ferme intention de m’approcher au maximum d’Üçağız, un village que je ne devrais rencontrer qu’après 14 heures de marche, le lendemain soir. Sept heures plus tard, je mets les pieds dans ce magnifique hameau installé en bord de mer et entouré d’énièmes ruines. Je m’y négocie une petite pension, je m’installe pour une journée ou deux de pause et profite d’un autre calme et parfait paysage.DSCN1140

La veille, alors que j’étais à Demre, j’avais brièvement fait la rencontre de deux Américaines. Bien que je ne connaissais pas le nom du village où elles se dirigeaient et qu’elles allaient mettre une heure d’autobus pour s’y rendre, elles m’avaient donné le nom de l’endroit et de leur pension. Elles y resteraient pour trois jours. Je prends le nom en note : on sait jamais, peut-être que j’aurai le temps de m’y rendre si le village se situe sur la Voie.

Bref, bien écrasé sur un divan au bord de l’eau, je fouille sur google maps pour voir si je devrais passer par là. Ce fut plus facile que prévu : Semina, leur village, est à trois kilomètres d’où je me trouve. Trois kilomètres… en arrière.

DSCN1157Un glorieux souper, de l’eau turquoise et un peu de politique internationale.

Le propriétaire de ma pension finit par m’offrir le poste de barman au petit bar qu’il est en train de construire au premier étage. Mes plans diffèrent, mais je resterai une journée de plus, échangeant quelques compétences informatiques contre une nuit gratuite et une bouteille de rouge (ou deux). Le lendemain, alors que je suis sur mon départ, le proprio doit quitter et m’offre de me déposer à ma prochaine destination : Kaş. Ma réflexion ne s’étire pas trop.  Deux randonneurs m’avaient averti de la monotonie de la journée qui m’attend et le soleil frappe drôlement fort sur ma petite tête qui goûte encore le vin. J’accepte.

Jour 11

DSCN1199Kaş fut un village intéressant, bien que plus gros et plus touristique que les derniers. J’y passe le temps de le visiter, tranquille, et quitte un soir pour l’énorme falaise qui le surveille de loin, nuit gratuite en vue. 45 minutes de quasi-escalade, de sueur et de quadriceps en feu m’offriront un autre site de camping incomparable. Un coucher de soleil en solitaire paré d’une imposante vue ne me laissent pas le choix : je remets mes écouteurs, Stay alive reprends du service.

Au matin, je suis pris d’horreur : j’ai oublié le livre et la carte de la Voie lycienne à l’auberge de jeunesse de Kaş! Pas de boussole, pas de téléphone, juste un sentier trop souvent mal balisé et des locaux qui ne parlent pas anglais. Mais la Voie continue en direction opposée de Kaş, et je n’ai pas envie de descendre de mon perchoir et devoir me refaire la montée de la falaise par la suite. Je pars donc avec une bonne dose de stress dans mes bottines en me disant une fois de plus qu’un défi, ça ne prend pas toujours la forme d’un examen ou d’une grosse montagne. Ça peut être du contrôle de soi, ça peut être la nécessité d’évaluer et de faire ressortir son meilleur jugement constamment. Ou les deux.

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En bout de ligne, la journée se passe plutôt bien même si l’inquiétude me prend les quelques fois où je me perds en montagne. Après neuf heures de marche, je croise un chemin de terre battue et quelques habitations. Je trouve quelqu’un et lui demande où est le village Gökçeören, et s’il y a un endroit pour acheter de la nourriture : je comptais sur ce village pour refaire mes provisions pour le lendemain. J’apprends alors que Gökçeören, ce sont ces quelques habitations autour de moi, et que des magasins ben… ils n’y en a pas vraiment par ici.

Il me fait signe de le suivre, et m’amène dans la cour de la maison voisine. Une vingtaine d’hommes y sont assis, grignotant, prenant le thé, discutant pendant que celles que j’imagine être leurs femmes font la même chose à l’intérieur. En me voyant, les curiosités s’enflamment. Les trois Turcs qui possèdent un minimum d’anglais font office de traducteurs pendant qu’on m’assoit et que d’autres s’occupent de me nourrir. Une demi-heure plus tard, après quelques tentatives, je réussi à faire comrendre ma question à l’hôte de cette étrange réception.

[ALEX] : So why is everybody here?
[L’HÔTE] : Hum… One people… (Il joint ses mains et couche sa tête dessus, mimant quelqu’un qui dort) One people… kaput.
[ALEX] : Oh! Oh…

Mini malaise. Mini moment où je rigole à l’intérieur de moi, me rappelant toute la joie et l’enthousiasme que je dégageais durant les dernières 30 minutes… de ces funérailles.

Je participe à une prière et un chant religieux pour le moins touchants, on rempli mon sac de nourriture et avant que le soleil ne se couche, je quitte le village pour me trouver un coin paisible.

Observation de la journée : à la fin de la prière, on a dit Amen. J’avais beau participer à des funérailles musulmanes dans le plus minuscule village de la Turquie et dans une langue que je ne comprends pas, la générosité familiale et la bonté des regards de ces quelques vieillards silencieux me donnaient l’impression d’être né ici. J’aurais pu fermer les yeux, traduire en français et je me serais probablement cru à Victoriaville dans le sous-sol de mon grand-père. Mais non, j’étais 8000 kilomètres à côté.

Jour 12

Je commence à marcher à 7h30 vers Kalkan, mon prochain arrêt.

8h00 : mes bottines à 39€ taxes incluses me rappellent qu’elles ne valent pas cher. Ma cheville gauche, dans un douloureux *crac*, me rappelle qu’elle a enduré plusieurs années d’ultimate frisbee, quelques entorses et la majeure partie de la Voie lycienne.

Ça fait mal. J’en profite pour re-baptiser ma cheville, mes bottes et tiens, pourquoi pas les roches et le sentier autour de moi tant qu’à y être. Je continue à avancer en sautillant un peu, mais mon sac-à-dos me garde bien « groundé« . Je pense alors à retourner sur mes pas. Hier soir, je n’ai marché qu’une heure depuis le village avant de m’installer et je n’ai fait que 30 petites minutes ce matin : je pourrais sûrement atteindre Gökçeören en deux heures et… Et puis quoi, hein Alex? C’est même pas un village, c’est une famille, une mosquée et quelques chèvres.

Vous savez, un défi, ça ne prend pas toujours la forme d’un examen ou d’une grosse montagne.

Ça ne prend pas toujours la forme d’un obstacle qu’on peut éviter non plus. Parfois, ça s’impose un peu plus qu’on ne le voudrait.

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Finalement, je me rends à destination. Sans carte. Sans cheville. Sans téléphone. Etc. 6h30 de marche plutôt que les neuf heures prévues : dans mon malheur, j’aurai tout de même une raison de sourire.

*****

Si je me fie au livre, à mes 12 jours de randonnée sur la Voie et à Wikitravel, il ne me restait que trois jours de marche. Quatre, si on veut être généreux et me permettre de visiter. Je profite donc de ce petit accident pour retourner à Kaş, récupérer le livre et la carte de la Voie lycienne, relaxer et enfin écrire Prendre la relève. Mais malgré le repos, la glace et tous mes espoirs, mon expérience me crie que plusieurs semaines seront nécessaires.

La Voie lycienne, c’est fini.

J’ai donc visité les deux ou trois endroits intéressants en minibus et en bateau, et sans plus attendre dit adieu à ce richissime pays. D’autres aventures, ailleurs, nécessitaient ma présence.

*****

Malgré la nature essentiellement descriptive de mes propos, j’espère que les randonneurs auront saisi le triple potentiel qui définit la Voie lycienne: une grande randonnée évidemment pleine de défis, un terreau historique et culturel hautement fertile ainsi qu’une source de rencontres toutes plus humaines les unes que les autres.

De mon côté, j’en oubliais constamment les bases. J’en oubliais que ce que j’étais en train de faire, au fond, ce n’était qu’une randonnée. Une marche. Une très, très longue marche, mais rien de particulièrement grandiose ou bouleversant. Sauf qu’en même temps, la Voie lycienne fut le moment de mon périple – jusqu’à aujourd’hui, cela va de soi – où je fus le plus longtemps et le plus intensément seul. Oui, intensément est le bon mot.

C’est probablement là une autre raison qui me pousse à recommander ce sentier à tous ceux qui en ont les rêves et les capacités : la relation soi à soi, particulièrement dans l’effort. Le fantôme d’une solitude épurée, rôdant sans cesse dans sa douceur et sa véracité. Il distribue ses leçons sous formes de Le saviez-vous? plutôt crus, et on finit par l’apprécier plus qu’on pensait.

À errer durant des heures dans les villages comme dans les montagnes, perdu sous un soleil tueur ou sous une interminable pluie, j’en ai appris pas mal sur ma patience. À garder le rythme malgré une peau brûlée ou une cheville en piètre état, à devoir me contenter de trois litres d’eau par jour alors que j’en sue quatorze à la minute, à ne pas savoir si je vais trouver un échantillon de civilisation pour acheter mon prochain repas, dire que j’en ai appris beaucoup sur ma personne serait un euphémisme.

J’ai repoussé les limites de ma tolérance à l’inconnu, j’ai étiré un peu plus le tapis sous ma zone de confort, j’ai serré les mains de nouvelles motivations, j’ai renoué avec une résilience que je vénère autant qu’elle me surprend.

Et j’ai souri. Pas tout le temps, mais pas loin.

.

Alexandre

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4 avis sur « Mon aventure sur la Voie lycienne »

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