Folie(s)

[Notes en bas de page de rencontres transibériennes]

Je suis un rêveur, parce que ma seule conviction, c’est la fin. L’inexorable. La mort. Ce monstre du vide qui dévore l’entièreté, qui frustre le temps par son inexistence. « Memento mori » qu’ils disaient, « souviens-toi que tu mourras ». Je m’en suis tellement souvenu, avec tellement de poigne et tellement de hargne. Il m’aura fallu un bon prof, un peu de musique rock et Le Zubial d’Alexandre Jardin pour que d’un coup sec, du haut de mes 16 ans, j’en déballe mon épineuse vérité: la futilité du vrai.

« Je vomissais chaque jour ma rencontre brutale avec l’insoutenable réalité, ma rage d’être impuissant […]; et puis, soudain, j’ai dit non à la dictature de l’irrévocable, non à ce qui paraît inéluctable, non au déclin des passions, non aux frustrations que la vie nous inflige, non à la fuite de notre énergie, non à tous les panneaux de sens interdit, non à mes propres trouilles, non à une destinée trop réglée, non aux névroses des autres, non aux facilités du prêt-à-penser, non à l’enfermement dans un personnage unique et prévisible, non aux jeux des vanités de la reconnaissance sociale, non à l’empaillement prématuré, non à la mort, non ! Non et encore non ! Cet instinct de rébellion désespéré et joyeux m’est devenu une colonne vertébrale, pour ne pas m’effondrer. »

Alexandre Jardin (Le Zubial)

J’en ai aussi compris que le grondement du sablier enterre toutes les utopies. Leurs chants dorés n’ont jamais pu retenir le sable. Au mieux, ils en ont changé la couleur. Mais à quel prix? Et dans quel but? Il ne fera jamais qu’asphyxier, empoisonner, peu importe qu’on le loue ou qu’on l’ignore. Chacune de nos tentatives polit un peu plus l’éclat de notre faiblesse. Dans un ultime galop, la fureur s’amène, comme le dernier rempart d’une volonté humaine brisée par un univers silencieux jusqu’à l’absurde. Un univers au service du temps qui passe.

L’optimiste le sait. De ses pleurs et de son rire, il accepte. Il avance tout sourire sur le fil de fer en sachant sans cesse qu’il est le premier des privilégiés, que la plus grande bénédiction qui n’aie jamais existé est cette danse avec la mort. Pas la mort des grandes occasions, non, mais celle des matins de semaine; celle qui ne nous oublie pas. Bientôt, la mort sera veuve. Bientôt, son sablier deviendra silencieux, et l’optimiste s’y laissera choir de satisfaction.

Je suis un rêveur, parce que je veux que mon sable goûte le sucre.

Je suis un romantique, parce que mon seul souci, c’est l’entre-deux. C’est de faire sursauter l’histoire. C’est ce murmure qui nous dit : « cesse de pelleter, fais-en un château! » Mon seul souci, c’est de faire un dessin si beau qu’il en éclipsera mes convictions. C’est de renverser tous les vases, d’emprunter toutes les routes inutiles, de mettre feu aux froids engrenages pour ressuciter ce qui pourrait être. Une mémoire de gamin, et ses espoirs indiscutables.

« On ne se doit qu’à l’enfant qu’on a été. »

– Alexandre Jardin (Le Petit sauvage)

Mon idée, c’est l’inutile. L’éphémère du grandiose. Le coeur qui galope les yeux bandés. Qu’importe s’il court en vain, s’il échoue tête première face aux autres et à l’amour: comme chaque soir, la mer emportera même les plus hautes tours des plus hauts châteaux. Et toute la vanité des Hommes n’en a jamais retenu une seule. Leur aveuglement est un compte à rebours, un tic-tac pathétique pour ceux qui nient la nécessité des marées.

Les marées, voilà toute la pertinence de l’inutile. Voilà le nemesis des sculpteurs de sable et des prêtres de l’infini. Les défenseurs du « plus tard », du « quand je serai installé », du « quand j’aurai mon emploi » s’en retrouvent nus, désemparés de cet éternel qui ne vient pas. Alors crachons sur cette idée siliconée, célébrons le monstre creux qui continue de la ronger et qui nous offre l’unique salut, multipliant les possibles. Car l’oubli est la meilleure arme de cette lâcheté, et le possible est la première couleur de ce monde.

Ce n’est pas une désolation, c’est une main tendue. Une liberté méprisante qui me demande le courage de mes qualités et la profondeur de mes défauts. Une liberté qui me sermonne: « Ce que tu appelles personnalité, ce ne sont que des histoires, des sourires mal placés et des papiers. Le mot que tu cherches, l’arbre dont je ne suis que la fleur, le voici: folie. »

Je suis un romantique parce que je taille l’un, respire l’autre, et cueille des fruits en hiver.

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Alexandre

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