When they knock you down

Je préparais un texte, un article sur la Mongolie. Sur tout ce que ça peut signifier pour moi de réaliser le plus grand rêve que j’ai pu nourrir durant les 12 dernières années. Mais ça peut attendre. Je peux patienter. Ce qui ne peut plus attendre, l’épine qui me taraude l’esprit, je me dois de la nommer. Aujourd’hui.

Be still
Wild and young
Long may your innocence reign
Like shells on the shore

And may your limits be unkown
May your efforts be your own

– The Killers (Be still)

Je croyais le devoir aux adolescents qui passent et passeront par les mêmes chemins flous que j’ai pu emprunter il y a quelques années, ces sentiers qui zigzaguent entre l’école, la normalité et l’impression de vouloir plus que les offres d’emplois sur Placement Québec. Ceux qui se demandent où est leur vraie place entre ce qu’on attend d’eux et ce qu’ils espèrent de la vie, entre ce qu’on leur répète durant quatre éternités scolaires et ce que leurs yeux dévorent à contre-courant. Ceux qui aimeraient qu’on bannisse les « qu’est-ce que tu veux faire plus tard? » et qu’on réhabilite un futur dirigé par les passions plutôt que les obligations.

Prenez le temps, écoutez:

Je croyais le devoir aux jeunes qui sentent la contradiction absurde entre les quelques voies socialement acceptables d’un parcours « réussi », d’une existence sans trop de remous, et la myriade de possibles qu’un monde bâti dans le fantastique peut offrir.

Mais la vérité, c’est que l’âge est un nombre, et que les nombres sont abstraits. L’âge n’a rien à voir. Les passions, l’existentiel qui se ramène comme un impératif imposé par la mort elle-même, ça c’est du concret. Les tripes qui se tordent d’excitation devant un rêve longtemps espéré, ça c’est du concret. Pour petits et grands.

La rocaille et les montagnes rencontrées pour y arriver, ça aussi, c’est sacrément concret.

If you ever feel you can’t take it anymore
Don’t break character
You got a lot of heart

– The Killers (Be still)

Durant mes quatre jours de transibérien j’ai rencontré un couple d’Européens (Français et Belge) qui venait de faire France-Russie en vélo. J’ai eu la chance de les revoir un mois plus tard en Mongolie, et à travers les soupers et les soirées de karaoké surréelles, on a pu partager beaucoup d’impressions. Des impressions de voyageurs, évidemment. Parmi elles, celle des Autres a rapidement pris une place de choix; comme si malgré l’âge, malgré les nationalités, malgré des différences à pleines mains, on vivait la même chose eux et moi.

*****

J’avais 16 ans lorsqu’avec ma mère, on a décidé de s’attaquer au Kilimanjaro. Je ne le savais pas à ce moment, mais ce ne serait pas une simple ascension: il s’agissait bel et bien d’une attaque. D’un combat. D’une lutte contre cet Autre qui livre ses idées préconçues à grands coups de pelle, tout en espérant faire le bien. Annoncer aux gens qu’on veut sortir du sentier battu est toujours un moment délicat, et je plains ceux qui ont à le faire durant l’adolescence, au moment même où ils assemblent leur personnalité comme un aveugle devant un casse-tête trop grand.

Cette première fois où j’ai dit « je fais c’que j’veux », j’ai eu des réactions auxquelles ma naïveté et mon innocence ne m’avaient pas préparé. Des gens proches, très proches, desquels on espère un soutien quasi-systématique, ont arboré le visage du scepticisme et de l’incrédulité, voire de la désapprobation.

« Ça va coûter cher non? Il me semble que ce n’est pas une bonne idée, une campagne de financement alors que tu termines ton secondaire V dans quelques mois, et puis partir deux semaines en Afrique en plein durant les examens du Cégep… Tu sais les notes c’est important pour plus tard. Pas mal plus qu’une montagne, que tu pourras grimper n’importe quand. »

« Oufff… 8 500$ c’est énormément d’argent, tu penses vraiment que tu vas y arriver? Ça pourrait facilement mal tourner.. Peut-être que tu devrais attendre après les études, tu ne crois pas? »

« T’aimerais pas mieux faire ton secondaire, ton Cégep et ton université pour avoir un emploi qui te permettrait de faire ces projets-là, avant de te lancer là-dedans? Ce serait peut-être une vision plus sage, ou à plus long terme en tout cas… »

Ou encore le classique et direct:

« Toi ça, tu crois pouvoir faire ça? Monter le Kilimanjaro? »

Ce ne sont pas des grands mots, pas d’insultes, pas de coups de poings ou d’intimidation. Jamais volontaire en tout cas.  Mais c’est là le plus sournois du discours: il est involontaire. Et ça le rend venimeux.

Il est un malentendu entre les peurs des gens, celles qu’ils entretiennent face à eux-mêmes, et la couleur trop vive de quelqu’un qui décide d’aller à son propre rythme. Peut-être ont-ils déjà voulu faire la même chose? Peut-être ont-ils dit non trop rapidement à un rêve, à une pulsion qui ne s’est finalement jamais dissipée? Peut-être projettent-ils les peurs qu’ils ont eues lorsque c’était à leur tour? Peut-être est-ce même du regret, de l’insécurité qui n’a somme toute rien à voir avec moi?

Je ne sais pas. Les Européens ne savaient pas non plus. Ce qu’on sait, c’est que ça finit par faire mal. Ça finit par peser, lourdement, sans relâche sur les plus fortes convictions qu’on peut avoir. Ça mine la confiance, ronge l’estime, déséquilibre le jugement et pourrit l’humeur. Faire les choses à sa façon, c’est un combat. Et il est tellement facile d’abandonner, de rentrer dans les rangs. De se laisser aller, de « retrouver la raison » et de simplement « mettre de côté » ces projets que les Autres qualifient de fous. Qu’ils qualifient d’inappropriés, de dangereux, de « pas maintenant », de « quand t’auras une bonne job ».

Que moi je qualifierais d’essentiels.

En bout de ligne, aller à contre-courant ne signifie pas toujours faire quelque chose de grandiose. Mais peu importe ce que c’est, l’Autre sera à son poste, attendant qu’on tourne le coin de la rue pour nous prendre en souricière et nous mitrailler d’une négativité aussi vicieuse qu’innocente. Dans le corridor d’une école, dans une réunion de famille, autour d’une bière ou dans le bureau d’un professeur, il se tient prêt à dégainer, sans réfléchir aux marques qu’il laissera. Des marques en forme de muselières, moulées pour l’espoir.

Be still
Over rock and chain
Over sunset plain
Over trap and snare

When you’re in too deep
In your wildest dream
In your made up scheme

When they knock you down
When they knock you down
Don’t break character
You’ve got so much heart

– The Killers (Be still)

En préparant le Kilimanjaro, je l’ai rencontré – l’Autre – comme une épidémie. Omniprésent, toujours prêt à me nier un peu plus qu’hier. Je l’ai rencontré lorsque j’ai pris une année pour aller en Nouvelle-Zélande, je l’ai rencontré lorsque j’ai décidé d’étudier en philosophie, je l’ai rencontré lorsque je me suis enrôlé dans l’armée, je l’ai rencontré des centaines de fois en voyage, je l’ai rencontré…

De moins en moins, c’est vrai: l’Autre me connaît maintenant.

Mais ça fait encore mal.

Ça fait mal de savoir tous ces jeunes qui ont envie de mordre dans autre chose, et de trop bien connaître la réaction qu’on va leur vomir. Une réaction qui vient d’un adulte, d’un proche, d’un ami, d’une de ces personnes qui ont pour nous toute la crédibilité du monde. De ceux qui sont à nos yeux bâtis dans le savoir, dans l’expérience, qui sont les piliers sur lesquels on a pris l’habitude de s’appuyer. Une réaction qui nous vient d’un de nos modèles et qui, inconsciemment, se traduit par un « je ne crois pas en toi ».

À 16 ans, on ne le sait pas, mais ça frappe. Ça frappe cru.

Je ne le voyais pas à l’époque, mais je sais maintenant que tout ce que ces gens voulaient dire, c’est qu’il ne croyaient pas en eux. Peut-être qu’ils ne le savaient pas eux-mêmes.

Je suis aujourd’hui heureux et fier d’avoir franchi cette barrière de l’Autre. Ma réaction est instinctive lorsqu’il me présente ses doutes emballés de papier noir: je les traite comme étant des peurs par rapport à lui-même, à ses rêves, à ses folies. À ce que son for intérieur crie, mais qu’il n’ose pas mettre en gestes. Et souvent, je ne suis pas loin de la vérité.

Mais si ce texte est pour moi, c’est qu’il est avant tout pour chacun d’entre vous. Un texte pour nous rappeler à quel point les rêves sont fragiles, et surtout combien ils sont précieux. Combien ils sont la moelle de cette Terre et à quel point nous avons le devoir humain de les chérir. Un texte pour souligner la puissance incalculable des mots. Pour vous rappeler que si un doute peut revêtir l’apparence d’un conseil, il perd sa substance lorsqu’il prend l’air d’un refrain. Son sens s’évapore, et ne reste qu’un monstre artificiel, une berceuse létale, un épouvantail hors de la raison, un paquet-cadeau tout plein des peurs des Autres.

Nous sommes l’Autre.

Ces mots sont aussi pour ceux qui vivent les mêmes épreuves d’incertitude que j’ai eues. Des moments de peur, de honte, d’insécurité en cherchant à tâtons comment ils pourraient concilier normalité et nature humaine. Ceux qui se demandent encore pourquoi il faut choisir entre l’acceptable et l’excitant, entre le carré stérilisé et l’imperfection du soi. Ceux qui se demandent qui est-ce qui a mis autant de clôtures autour de ce qui est possible.

Parce que nous sommes des êtres de passions, nous sommes des feux d’artifices, nous sommes des électrons libres échappés dans un monde trop fantastique pour se limiter à ce qui a déjà été fait. Ne nous réduisons pas à autre chose que nous-mêmes.

And if they drag you through the mud
It doesn’t change what’s in your blood

When they knock you down
Don’t break character
You’ve got a lot of heart

The Killers (Be still)

Parce qu’on est tous l’Autre de quelqu’un, et ce quelqu’un compte sur nous. Soyez plus forts que vous-mêmes: bravez vos peurs et vos manques de confiance. Faites à ce quelqu’un le cadeau de l’empathie, de l’authenticité, de l’espoir et de la possibilité. Il y a déjà bien assez de tristes et de pessimistes occupés à brandir bien haut le côté gris de la vie. De leur vie.

*****

Si vous avez écouté le premier vidéo plus haut, vous aurez compris la question initiale: Comment voudrais-tu vivre ta vie si l’argent n’était pas un problème? Comment passerais-tu ce temps qui t’es prêté?

Que désirerais-tu? Que désires-tu? Le reste est futile. Le reste n’est qu’une note en marge de ce que devrait être le quotidien. Un outil qu’on nous présente comme un trophée.

De mon côté, j’ai presque toujours travaillé au salaire minimum. Parfois moins. J’ai été utilisé comme contre-exemple et j’ai été silencieusement décrié. On a rit de mes emplois, de mes études, de mes projets et de moi-même. L’Autre, j’en ai eu plein la gueule et son refrain, je le connais.

Mais en bout de ligne, je donne des leçons d’anglais à des enfants dans une école chinoise privée. En bout de ligne, j’ai mon appartement dans un des quartiers riches de Pékin, je vais piquer ma tente sur la Grande Muraille durant la fin de semaine et je joue sur un tapis de petites autos pour un salaire ridiculement élevé. Tout ça à quelques stations de métro de la place Tian’anmen.

J’ai écouté les Autres, mais je ne les ai pas crus. Et ça en a valut la peine.
Seigneur que ça en a valut la peine.

DSCN2137

Ma tente. Ma Muraille. Ma Chine.

And if they drag you through the mud
It doesn’t change what’s in your blood…

The Killers (Be still)

.

Alexandre

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4 avis sur « When they knock you down »

  1. Je vous remercie pour ces mots qui m’ont été droit au coeur, nous vivons dans une société qui a resserré son étau de manière si forte qu’elle nous a rendu le mouvement presque impossible criant pourtant liberté égalité fraternité. Quel est donc la raison de cet entrave qui nous contraint à vivre de manière étriquée ?
    Comment avons-nous pu accepter ces carcans qui nous étouffent et nous empêchent de respirer ?
    Ce sont des textes comme le vôtre qui devraient apparaître et être lu plus souvent, pas de haine pas de violence mais une juste approche à la réflexion. Merci et bonne route !

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