Hong Kong et la métaphore

Dans la dernière année, il m’est arrivé très (très) souvent d’avoir des fous rires gratuits, grisants, à la fois vides et purs. Généralement en pleine solitude, ils ont toujours été provoqués par un moment où mon imagination volait en éclats devant une réalité inattendue.

Ça m’est arrivé quand Francis et moi avons soupé et dormi ici:

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Alpes, France (Octobre 2013)

Quand j’ai campé là-dessus:

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Cappadoce, Turquie (avril 2014)

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De plus près

Et quand j’ai dormi là:

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Svaneti, Géorgie (juillet 2014)

Comme vous le voyez, ce sont des moments assez forts dans mon petit livre intérieur. Et cette semaine, ça m’est encore arrivé. Un fou rire plein d’admiration, de légèreté et de sérieux. Sauf que cette fois, je n’étais pas extasié devant les courbes d’une nature qui dévoile des recoins inaccessibles; non, cette semaine, j’ai vu l’éclat puissant de la solidarité humaine.

Cette semaine, je suis allé à Hong Kong. 1hong kong

Un collègue américain qui venait d’y séjourner deux jours m’avait demandé si j’allais prendre le temps de visiter, étant donné que comme lui, je n’y allais que brièvement le temps d’obtenir un visa de travail chinois.

[ALEX]: Oui, je vais certainement essayer de visiter, mais ce que je veux surtout voir ce sont les « sit-in » [camps de manifestants dans les rues], et les manifestations s’il y en a. Je veux parler aux gens, vivre et sentir un peu ce qui se passe là-bas.
[EDWARD]: Oh, il n’en reste rien. Je me suis promené dans les rues et ça ne se sent plus du tout. Aucune trace.

Jusqu’à ce que je tombe là-dessus:

Faut le comprendre: Edward, c’est mon collègue depuis un mois, mais c’est aussi un gars semi-blasé, semi-« je-n’étais-jamais-sorti-du-Nebraska ». La politique, il la prend avec un haussement d’épaules. Les luttes sociales, pour lui, c’est du passé. De toutes façons, tout le monde sait qu’aux États-Unis (et pas mal partout dans le monde de nos jours) la démocratie est efficace et transparente. Les médias ne sont pas des entreprises tournées vers le profit (quelqu’un m’a dit ça l’autre jour, j’étais comme: « pfffff… ben voyons donc tu comprends rien à l’économie toi! »), l’équité hommes-femmes est dans l’tapis, etc.

Bref, tout ça pour dire que mon Edward, il vit conscience tranquille tant que sa paye rentre bien le 12 du mois (ben oui, on est payé le 12 ici) et que son resto préféré ne change pas le menu.

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Admiralty

De mon côté, j’ai toujours aimé la chicane. J’ai toujours aimé remarquer que pendant que je suis assis sur mon grand lit double à manger du bacon et à écouter le dernier film de Tom Cruise (Edge of Tomorrow était bon pour vrai), il y en a qui n’ont jamais eu ce fantastique confort matériel. Et puis je me dis que même au-delà toutes ces bebelles, il y en a des milliards qui, dignité et droits bafoués, n’auront jamais eu ce confort « humain » que vous et moi avons chaque jour.

Alors je me rends à Hong Kong, et je me promène dans les sit-ins. Au milieu de Mong Kok (le quartier riche et commercial de la ville) ou dans les grandes intersections d’Admiralty (une autre région vitale de la ville), les tentes s’éparpillent sur l’asphalte, tapies derrière quelques barricades de fortune. Entremêlées, attachées, clouées, enchaînées, nouées et empilées, on m’explique cependant que ces dernières ne sont là que comme preuve de la détermination des occupants:

[ADRIAN, manifestant]: Ça a l’air solide, et ça l’est, mais c’est une bonne image de notre rapport de force face aux policiers et au gouvernement. Ça nous prend des heures, et des dizaines de personnes pour ériger une seule barricade. Tandis que eux, ils débarquent un matin avec des scie-à-chaînes et tout disparaît en deux minutes, souvent moins. C’est symbolique, c’est tout ce qu’on peut faire.

DSCN2458Ils ont l’air forts les occupants. Ils ont l’air arrogants les manifestants. Mais comme dans la plupart des cas, tout ce qu’ils ont, ce sont leur propres tripes. Et c’est magnifique de les voir les offrir, bras ouverts, se transformant littéralement en boucliers humains pour protéger une idée toute simple: le droit de vote.

Parce qu’on ne parle même pas de démocratie encore. À Hong Kong, on se bat pour pouvoir élire un dirigeant, un député, un chef politique qui ferait tout de même partie du jeu politique chinois et qui, selon toutes probabilités, y verrait ses aspirations réduites en miettes.

Mais ici, dans les tentes, il y en a qui croient en ces miettes d’aspirations. Il y en a qui pensent que ça vaut la peine de se battre pour de telles idées et qui laissent familles et emplois sur le continent pour venir les supporter.

Au sit-in d’Admiralty, ce sont plusieurs milliers de tentes qui fleurissent sur le goudron et qui donnent des couleurs à un paysage peut-être trop financier. Les étudiants de médecine mettent sur pieds des tentes de premiers soins, des travailleurs récupèrent bois et vieux clous pour fabriquer de nouveaux meubles, les plus fortunés fournissent eau et nourriture, alors que les passionnés défrichent les terre-pleins pour en faire des jardins. Depuis plusieurs semaines, c’est une véritable micro-société qui grouille au coeur de Hong Kong, et bien qu’elle ait éclos avant tout grâce au mouvement étudiant, elle transcende aujourd’hui les générations.

Je passai donc deux journées à errer ici et là, entre tentes et policiers, me faisant offrir eau et nourriture par les manifestants dès que je m’assoyais avec eux. Une vieille dame m’apprit à confectionner un parapluie en origami, tandis qu’une jeune leader m’en donna un vrai lorsque la pluie commença à tomber (pour vrai, c’est parce qu’il pleuvait).

DSCN2481D’ailleurs, les parapluies jaunes, ça vaut de l’or à Hong Kong. Eh oui, le gouvernement chinois est allé jusqu’à en interdire l’importation… Joli rapport de force, non?

« Votre seule défense est un parapluie? INTERDISONS-LES. »

Mais ce qui m’a frappé le plus, un élément qui m’avait aussi grandement impressionné lors du mouvement étudiant québécois en 2012, c’est la créativité pacifiste de ces gens. La façon dont ils transforment un mouvement social aussi majeur en véritable oeuvre d’art, quasi-silenciseuse, comme une ôde à la paix. De l’origami, mais aussi de la photographie, de la musique, de la peinture, de la danse, de la sculpture; des créations alliant couleurs et politique, mixant idées et esthétisme, mélangeant humour et réthorique. Autant de manières de garder le moral quand on dort dans la rue et qu’on se bat contre le plus puissant régime autoritaire du monde. Autant de manières de montrer à tous que ça vient du coeur.

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The Avengers en origami

DSCN2464Ici, on voit l’escalier du métro descendant vers le sit-in d’Admiralty, couvert de pensées et d’encouragements rédigés par touristes et autres visiteurs, dans toutes les langues inimaginables.

Pour y avoir savouré presqu’une heure de lecture, je vous offre quelques-uns de ces mots:

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(Cliquez pour agrandir)

Lorsque quelqu’un est prêt à hypothéquer son emploi, ses études, sa famille – ou même les trois en même temps – pour une idée, le résultat peut être considérable. Mais lorsqu’il s’agit de toute une ville, comptant plus d’âmes que le Québec en entier, c’est tout simplement poignant.

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Pour ceux qui ne le savent pas, il s’agit d’une citation de George Orwell (auteur de « 1984 ») dans son petit livre-métaphore sur le communisme, « La ferme des animaux ». La présence des drapeaux rend le tout surréel… Même leur hauteur respective a quelque chose de symbolique dans cette photo.

Avec ces quelques photos, j’espère vous avoir mis sous les yeux à quel point ce qui s’est passé à Hong Kong se passe encore. J’espère vous avoir fait réaliser, tout comme je l’ai réalisé une fois de plus moi-même en y allant, que les nouvelles du soir ne sont qu’une pâle et infirme copie de ce que la planète vit. Ce n’est pas de leur faute, je sais bien, il y a les délais, les publicités, l’économie et tout le tralala… Mais si on ne fait pas l’effort de s’en rappeler, l’oubli s’impose et la réalité au-delà de notre salon perd toute sa texture.

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Mong Kok

Le fait que des gens dorment dans la rue, au risque d’être congédiés, emprisonnés ou même battus perd de son urgence pourtant criante. Et nous n’avons parlé que de Hong Kong…

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Admiralty

Bref, j’ai adoré, que dis-je, j’ai dégusté ce moment où je suis arrivé devant les milliers de tentes bloquant le quartier d’Admiralty. J’ai dégusté la métaphore assourdissante qui me sautait aux yeux. J’ai repensé à Edward qui me répétait à quel point tout était terminé à Hong Kong, oublié et enterré, sa visite de la ville en étant la preuve. À Pékin, plusieurs personnes acquiesçaient, arborant la même moue d’ignorance inintéressée que mon collègue.

Comment a-t-il pu passer à côté de non pas un, ni deux, mais bien trois imposants camps de manifestants?

C’est précisément cette réponse qui m’a frappé de plein fouet, comme un fou rire vide et pur: pour voir un mouvement social, il faut le chercher. Sinon, même au coeur de la zone la plus densément peuplée sur Terre (i.e. le quartier Mong Kok), on peut passer à côté d’une tentative de révolution populaire.

TVA 18 heures ne montrera que la vitrine cassée. RDI ne fera que décortiquer l’historique des idées. Tous sont dans l’après, dans la vente, diffusés demain ou peut-être après Tout le monde en parle, si on a le temps.

Les mouvements sociaux, il faut les chercher, il faut s’y intéresser. Il faut en prendre conscience en tant qu’humain, et non en tant que consommateur, pour pouvoir faire autre chose que les suivre ou pire, les subir.

.

Alexandre

P.S.: ma préférée:

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Peur du changement, quand tu nous tiens…

 

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Un avis sur « Hong Kong et la métaphore »

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