Mystérieuse Géorgie

Ça fait que je suis maintenant parti depuis un an et demi, et chaque fois qu’on me demande ce que j’ai aimé, l’endroit que j’ai préféré, le pays qui m’a semblé le plus intéressant ou celui que j’aimerais revoir plus que tout autre, je n’hésite jamais :

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Nord de la Géorgie

La Géorgie.

Oui oui, la Géorgie. Pas comme dans l’état des États-Unis, mais comme dans ce petit pays du Caucase, coincé entre la Russie et la Turquie. Du haut de ses 4,5 millions d’habitants et doté d’une superficie 22 fois plus petite que celle du Québec, il reste plutôt méconnu en dehors de l’Europe de l’Est et de ses quelques voisins (Russie, Arménie, Azerbaïdjan et Turquie). Je me suis donc dit que si je suis tombé en amour avec ce petit coin de terre, que quelqu’un a brillamment surnommé le « balcon de l’Europe sur l’Asie», je pourrais vous le faire découvrir.

Qu’est-ce que cet endroit touristiquement silencieux a de si intéressant pour que je le place au-dessus de la délicieuse Italie, d’une Turquie éclatante ou même d’une Mongolie infiniment sauvage?

Tout. Ou du moins, tout ce que je recherche.

Laissez-moi donc vous raconter un peu comment moi pis ma coutellerie en plastique on a vécu tout ça.

*****

Je suis dans le sud de la Turquie et avec une semaine ou deux restantes à mon visa turc, je commence à regarder les possibilités. Je me dis que j’aimerais bien « travailler » en Géorgie (ma prochaine destination), malgré le fait que le wwoofing et workaway sont presqu’inexistants en ce pays reculé. Je décide donc de trouver les adresses courriel des principales auberges de jeunesse de la capitale (Tbilissi) et de leur faire parvenir une lettre de présentation. Mes mots sont plutôt simples : je décris à peine mon voyage, j’explique le principe du wwoofing (4-5h de travail par jour en échange d’un toit et de quoi manger) et termine le tout en m’enquérant de leur intérêt pour faire un essai avec moi.

Un premier courriel envoyé, je prépare déjà le deuxième, conçu d’un savant mélange de copier-coller et de subtiles altérations (principalement le nom de l’auberge). Mais je n’ai pas le temps de finir mon fameux copier-coller que ma boîte de messagerie émet son petit cri : *Bouloup!*

La très courte réponse à ma première – et dernière – requête se lira comme suit : « Welcome on board! »

*****

Je resterai un mois en Géorgie, l’auberge de jeunesse (ou auberge tout court) me servant de quartier général pour mes petites péripéties. Tenue par un Polonais et une Géorgienne, j’y rencontrerai bon nombre de gens intéressants, m’y intoxiquerai à la vodka avec des motards polonais et explorerai la ville comme si c’était la mienne.

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Tbilisi, capitale de la Géorgie

J’y rencontrerai aussi un petit groupe hétéroclite qui donnera un tout autre rythme à mon passage dans ce pays. Moins d’une semaine après mon arrivée, une vingtaine de jeunes gens d’Italie, de Slovaquie, d’Arménie, de Turquie et de Géorgie viendra s’installer dans mon auberge pour y tenir une conférence mise sur pied par la Commission européenne sur un sujet que je n’ai pas trop saisi (ça semblait se résumer à « L’acceptation et l’inclusion des différences »).

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Bref, ils étaient tous très sympathiques et c’est avec grand plaisir que j’ai accepté leur invitation à me joindre à eux lors de leurs activités touristiques/culturelles/culinaires, leur budget n’ayant que le ciel comme limite. Je me liai d’amitié avec plusieurs d’entre eux, notamment avec l’organisatrice géorgienne, qui me servit de guide privé durant les semaines suivantes. Elle m’invita entre autres à un festival quelconque (un genre de pot-pourri de festivals, principalement axé sur la bière) à Rustavi, une charmante ville voisine ô combien soviétique, ainsi qu’à la dernière soirée dudit groupe européen. Tenue dans un grand restaurant avec danse et cuisine traditionnelles, je m’y incrustai comme un contraste ambulant. Tel un kirpan dans un aéroport américain ou un Gaspésien dans les sables de l’Alberta, je me pavanais en shorts/T-shirt (et espadrilles jaunes) parmi les grandes robes de soirées. Sans compter ma coupe mohawk.

*****

Mi-juillet, je décide d’aller enfin à la rencontre des légendaires régions sauvages et montagneuses du nord de la Géorgie. Je fais mon sac, dis au revoir au patron (qui me glisse l’équivalent de 100$ dans la main en guise de remerciement et de « reviens quand tu veux ») et prends le métro jusqu’à la gare de train.

Oups, pas de train ce soir. Ça tombe mal, il est 21h00 et j’avais vraiment envie de faire du n’importe quoi.

Je sors dehors la mine un peu basse et voit l’armée de marshrutkas, ces vans plus ou moins entretenues qui servent aussi de transport publique interurbain. Je m’approche, et un chauffeur me pose une question (ça sonnait exactement comme სად წავიდეთ ? ») à laquelle je réponds par le nom de ma destination: Zugdidi. Il me pointe un van plus loin, et comme il est précisément écrit le nom de cette ville sur un petit carton dans le pare-brise, je monte.

Durant le trajet, à travers les yeux curieux, un seul Géorgien aura un anglais/courage/intérêt suffisant pour me demander mon nom. À force de gesticuler et de ressasser son maigre vocabulaire, on finit par se comprendre et se partager un peu d’expériences pendant que son jeune fils roupille à côté. Vers 2H30 du matin, arrivés à destination, il me demande où est-ce que je vais dormir.

Je lui dis la vérité : « I don’t know. » Je n’ai pris aucune adresse ou auberge en note pour cette ville, mais je lui pointe ma meilleure amie, attachée à mon sac avec The North Face d’étampé sur le côté. Il n’en fallait pas plus pour qu’il me fasse signe de le suivre.

« My home, my home! » insiste-t-il avec son môme de six ans endormi dans les bras.

J’embarque donc dans un vieux taxi rouillé jusqu’à la moelle, dans cette rue noire qui n’a rien d’un terminus, d’une ville que la nuit ne me laisse même pas entrevoir. Le conducteur et le jeune papa s’échangent quelques mots qui sonnent comme des incantations magiques à mes oreilles, et quelques minutes plus tard, nous voilà à bon port. Un immense bloc de béton en ruine planté au milieu d’un terrain vague qui a des allures de champ de mines abandonnées forment un paysage pour le moins soviétique, pour ne pas dire misérable.

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Déjeuner

En toute sincérité, il devait s’agir de l’une des familles les plus pauvres qui m’aient été données de rencontrer. L’une des plus généreuses aussi. Un papa dans la vingtaine avec sa mère et son petit garçon se partageaient un lit et un divan, défoncé de partout et taché par la sueur et le sébum humains. Un plancher collant, une microscopique cuisine noire de crasse et un sceau en guise de toilette, bref, tout criait la misère.

J’entre donc dans leur tanière à trois heures du matin, sidéré comme jamais, avant de me rendre compte de la touche finale : l’homme a appelé sa mère du taxi pour qu’elle nous prépare un petit quelque chose. Et par petit quelque chose, je veux dire un festin. Quelques œufs, une boulette de viande (à première vue douteuse) pour chacun, plusieurs légumes et un fantastique ketchup/confiture fait maison. Et un verre d’eau.

Ce fut franchement délicieux.

Malgré le père qui sorti le sceau pour se laver rapidement. En déchaussant ses pieds noirs, il prit soin de me souligner qu’il avait des problèmes quelconques aux pieds et qu’il s’excusait pour l’odeur. Faut dire que les trois autres n’avions pas terminé de manger.

J’héritai donc du divan (mes trois hôtes se coincèrent dans le seul lit) et reçu à mon réveille un sac de nourriture. Quelques fruits et légumes, mais surtout une bouteille fraîche de ce ketchup/confiture cuisiné par la grand-maman. Papa et fiston n’ayant ni travail, ni école, m’offrirent une visite personnalisée de la ville durant l’avant-midi et m’aidèrent à trouver mon prochain transport jusqu’aux dites montagnes.

Et c’est reparti…

*****

Si je vous raconte ces 24 heures aussi cocasses que prenantes, c’est qu’elles sont le meilleur exemple de cet esprit d’hospitalité qui m’a semblé habiter chaque Géorgien. Une générosité sans bornes que je n’avais vue qu’en Turquie, et que je n’ai jamais totalement retrouvée depuis. Ce contact avec la population de la Géorgie (un pays chrétien orthodoxe) et de la Turquie (pays musulman) en font des endroits incroyablement agréables à visiter par soi-même.

Si un jour vous y mettez les pieds, allez vers les gens. Faites de l’autostop, demandez votre chemin, posez des questions à des inconnus, empruntez le transport en commun et entretenez la conversation lorsqu’on s’intéresse à vous : vous en sortirez avec le sourire fendu jusqu’aux oreilles, je vous le promets.

Un deuxième élément de taille n’est nul autre que la tradition culinaire géorgienne. Culinaire et… viticole!

Oubliez l’Italie et la France : c’est en Géorgie qu’on a inventé le vin, il y a plus de  8000 ans. Aujourd’hui encore, sa fabrication est extrêmement différente de ce que l’Occident connaît. Par exemple, c’est dans des jarres de terre cuite que le raisin est fermenté, sous terre, et il y marine en compagnie de ses pépins et de petites extrémités de branches. Le résultat est bien évidemment complètement différent, mais ô combien délicieux! Repas débordants de plats uniques et variés, les papilles gustatives auront vite fait d’oublier la cuisine européenne.

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La Cène, avec mon groupe d’Européens (pis j’ai une mini-anecdote sur la première fille à gauche).

Si un jour vous y mettez les pieds, faites-vous des amis/connaissances Géorgiens. Mangez chez eux ou laissez-les vous choisir quelques restaurants. Vous ne pourrez jamais – jamais – finir votre vos assiettes, et vous vous frotterez le bedon en rigolant, un bon verre de vin à la main.

Finalement, le troisième et dernier aspect (mais non le moindre) : le dehors. La verdure, les églises médiévales, les vallées, les ruines, les montagnes…

LES MONTAGNES.

Dieu sait que durant la majorité de mon errance dans les montagnes de la Géorgie, je riais de bon cœur. Tout seul, juste parce que.

10496015_10152310266282736_8597135562971976627_oParce qu’elles étaient là, partout, tout autour. Je me sentais comme une pauvre barque bercée par d’immenses vagues vertes, couronnées de glaciers étonnamment accessibles. Je nageais sans contrôle dans une mer de solitude et de pureté. En quatre jours sur les sentiers, je n’ai croisé que deux autres randonneurs. Un ou deux villages par jour, c’est-à-dire une vingtaine d’habitations millénaires bâties autour de quelques tours médiévales, ne font qu’ajouter au charme indescriptible de la région.

Les sommets enneigés de 3000, 4000 et 5000 mètres tous plus majestueux les uns que les autres semblent à portée de main lorsqu’on serpente sur les crêtes abruptes entre les innombrables vallées verdoyantes. Et au creux de celles-ci reposent des fortifications moyenâgeuses, des églises historiques et des villages épargnés par le temps. Paisible parmi une myriade de fleurs sauvages, l’Histoire semble embrasser la Nature à pleine bouche.

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Si un jour vous y mettez les pieds, laissez les sentiers vous prendre par la main. Ils vous feront admirer des falaises et des neiges éternelles. Ils vous feront toucher des glaciers et des vestiges moyenâgeux. Ils vous feront traverser des champs de fleurs assez hautes pour vous faire ombrage, puis s’éteindre au détour d’une vallée inattendue, dévoilant sans avertissement une nouvelle vue imprenable.

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Ils vous permettront d’être seuls face à la magie d’un petit pays bien mystérieux.

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Alexandre

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(Photos de la Géorgie ici.)

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