Un brin d’humanité

Quelque part dans le top 5 de mes films préférés se trouve The Watchmen, cette fantastique  histoire de super-héros mi humains, mi déchus, dans un récit qui n’a rien de l’héroïsme illusoire hollywoodien. Dressant un portrait plutôt noir, cynique et parodique du concept de super-héros, il explore les dessous de la nature humaine à la fois de ses protagonistes et du peuple en général.

L’éthique, les raisons, ce qu’on croit bien et ce qu’on croit devoir faire. Ce qui nous pousse à agir, à prendre une décision lorsque le choix nous revient. Parce qu’au fond, malgré toutes les raisons en or qu’on peut se donner, le choix nous revient tout le temps.

La nature humaine, disais-je, est dépeinte dans The Watchmen comme souvent irrationnelle, instinctive, émotionnelle. Dirigée par un mélange de pulsions, d’idéalisme et d’ignorance ignorée. Parmi les bijoux du film, alors qu’ils doivent disperser et combattre une foule pour le moins hostile aux justiciers masqués, deux des héros on ce court échange :

[NIGHTOWL] : What the hell happened to us? What happened to the American Dream?
[THE COMEDIAN] : What happened to the American dream? It came true! You’re looking at it…

Une belle illustration de cette essence humaine, fondamentalement divisée entre ses besoins contradictoires de sécurité et de liberté, de confort et d’accomplissements, d’amour et de solitude. Je pourrais allonger la liste d’antonymes existentiels, mais je crois que vous saisissez.

D’une certaine façon, c’est ce qu’on apprend assez jeune : la nature humaine n’est pas rose-rose. La bonne conduite c’est de ne pas parler aux étrangers, d’éviter de marcher seul la nuit, de refuser les invitations et autres offres d’inconnus tout en essayant d’être la meilleure personne du monde. Il faut nourrir une méfiance sans faille face à l’étranger et, lorsque seul à seul avec lui, être sans cesse sur ses gardes. Surveiller son verre, ne rien accepter, utiliser un faux prénom ou faire un détour avant de rentrer chez soi.

« L’homme est un loup pour l’homme », disait l’autre.

Je ne m’étais jamais rendu compte de ce conditionnement avant de prendre le large, et j’ai longtemps mis en veilleuse l’idée de ce petit texte, curieux de voir ce que la rencontre/pays/culture de demain allait m’apporter comme vécu. Peut-être aurai-je – enfin! – une mauvaise expérience!

L’humanité, voilà où je voulais en venir.

Je vous ai raconté le départ de la France au son de mes nouveaux amis et d’une rencontre plus qu’improbable. Je vous ai raconté quelques rencontres géorgiennes plus généreuses les unes que les autres. Je vous ai raconté la grand-mère bulgare qui m’a nourri dans un traversier entre l’Italie et la Grèce. Je vous ai raconté les funérailles turques où l’hôte qui venait de perdre son père m’a nourri et accueillit comme un proche.

Laissez-moi vous raconter encore un peu.

*****

C’est le matin, parce que le soleil perce la fine toile de ma tente et me réveille en m’embrassant sur les joues. Le sifflement des voitures se fait entendre de chaque côté alors que je sors et m’étire lentement derrière les quelques arbres : je suis en Toscane, sur un grand terreplein au milieu de l’autoroute qui m’a amené jusque-là.

Je mange un morceau en admirant les champs d’oliviers et reprends tranquillement mon poste d’autostoppeur. X minutes plus tard, une voiture s’arrête.

Je monte, on jase.

Un père de famille, mi-trentaine, petite fille/perle de 4 ans à qui il tient plus que tout au monde. En route pour le travail, quelque part entre Orbetello et Rome.

[ALEX] : Vous avez déjà fait de l’autostop?
[FILIPPO] : Non jamais!
[ALEX] : Wow, à mon expérience, les conducteurs qui prennent les autostoppeurs sont exclusivement des personnes qui ont eu à le faire eux-mêmes, et se rendent compte d’à quel point c’est utile et serviable. Vous êtes unique! Pourquoi prenez-vous des gens comme ça en allant au travail?
[FILIPPO] : En fait, t’es le premier que je prends.
[ALEX] : Haha, ben… merci! Qu’est-ce qui vous a décidé?
[FILIPPO] : Je sais pas, t’avais pas l’air d’un tueur. T’avais même l’air d’être de bonne compagnie, je me suis dit que je n’avais pas vraiment de raisons de ne pas m’arrêter. T’as déjeuné? Allez viens je t’invite, je te redépose sur la route après…

*****

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Amis de Transsibérien

La générosité des inconnus m’a frappée dès mes premiers jours en France, particulièrement au sein de l’équipe d’ultimate frisbee (un milieu naturellement on-ne-peut-plus accueillant), et n’a cessé de me ramener à l’ordre depuis.

Parce que non, je ne m’y habitue pas.

La méfiance erre en plein jour et chacun essaie de survivre en s’assurant à tout prix – et uniquement – de ne pas être victime. Une mini loi de la jungle qui met la planète sur la défensive. Mais lorsqu’on s’affiche ouvertement ouvert, pleinement vulnérable et sincère, les barrières s’effondrent. Comme un seau d’eau au visage, on constate immédiatement le prix de cet éternel anonymat paranoïaque : l’absence d’humanité.

*****

Je marche quelque part sur la Voie lycienne, dans le sud de la Turquie. Ça grimpe dans les broussailles, ça monte, ça monte et ça aboutit finalement sur un bord de grande route. Je regarde sur la carte et, effectivement, le sentier semble longer l’autoroute pour une distance plus ou moins précise (&$#%! de carte pas d’échelle) avant de piquer dans les terres de l’autre côté. Je me promène donc sur le large accotement, entre l’asphalte et une falaise ancrée à même la Méditerranée.

Après une distance assez difficile à estimer, j’en arrive tout de même à juger que j’ai largement dépassé le point jaune sur ma carte.

Merde.

Y doit faire 40 degrés à l’ombre (sauf qu’il n’y a pas d’ombre nulle part), et l’idée de remonter les kilomètres d’asphalte bouillante ne me charme pas tant que ça. Je m’arrête dans une minuscule aire de repos (un rondpoint en gravelle avec deux tables à pique-nique brûlantes) et conclus que je me dois de demander mon chemin.

Sauf qu’y a personne.

Une vingtaine de minutes plus tard, ma patience est récompensée : une moto s’arrête. Le conducteur débarque, boit un peu, s’en va pisser.

Je m’approche (une fois qu’il eût fini, on s’entend) et lui montre la carte tout en sortant mon turc du dimanche. Après quelques questions incompréhensibles auxquelles je réponds par des yeux de bébé chien, il me pointe – comme je le redoutais – la direction d’où je viens. Ça m’aide plus ou moins : je suis déjà passé par là et je n’ai pas trouvé le sentier.

Mais à ma surprise, il enchaîne son geste vers l’horizon avec un geste vers moi, puis sa moto. Avec un gros point d’interrogation dans la face, je me pointe du doigt, pointe sa moto, me re-pointe, re-pointe sa moto.

« Evet », qu’il me dit. Un mot turc qui fait partie de mon répertoire, et qui m’annonce un beau voyage à l’arrière d’une moto qui fait manifestement deux fois mon âge.

Avec le bout des fesses et l’énorme sac qui pend dans le vide, j’ai le culot de garder ma grande branche (un bâton de pèlerin ça finit par devenir sentimental) sur l’autoroute et comme des chevaliers prêts à jouter, on fonce.

*****

J’aimerais vous dire que la beauté de ces moments est comme un feu d’artifice qui assourdit l’horizon, mais j’aurais tout faux. Ce sont des petites étincelles, toutes fragiles, tombées dans des mains qui les méritent peut-être, peut-être pas. J’aimerais avoir une liste de faits saillants au cours desquels de purs inconnus m’auraient sauvé la vie dans des circonstances toujours plus dramatiques, par pure noblesse et générosité d’âme, mais ce n’est pas le cas.

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Amis de Géorgie

Je me suis fait sauver une fois ou deux, c’est vrai, mais la générosité des gens ne se résume pas à quelques exploits. C’est une attitude du quotidien, une ambiance de tous les jours et de partout. C’est une panoplie de petits gestes inusités qui ne verraient jamais la lumière si on laissait libre-cours à nos peurs non-fondées de tout ce qui est humain.

Un jeune homme d’affaires à qui je demande mon chemin et avec qui je finis par faire le tour de Siena (Italie) dans sa Mini pour trouver la gare. Un covoitureur qui décide de me faire connaître les spécialités de sa ville côtière en m’invitant à souper. Une Allemande qui me trouve sur le perron de son église un soir d’hiver, qui me fait entrer et m’apporte une tasse de thé chaud, le temps d’une messe. Un jeune travailleur dans les montagnes de la Géorgie qui me voit traverser la seule rue de son village et qui m’offre à manger.

Juste parce que. Parce qu’on est deux humains, et ça se célèbre.

*****

Mais il y a aussi un moment où je me suis fait sauver les fesses.

À mi-chemin au cœur de ma petite épopée dans les montagnes géorgiennes, à trois heures de marche du plus proche village et au fin fond d’une vallée verdoyante quelconque, je m’arrête. Devant moi, une petite rivière que je remonte depuis ledit village et qui prend sa source un ou deux kilomètres plus loin, au pied d’un glacier qui semble à portée de main.

Qu’est-ce que ça signifie, une rivière issue d’un glacier qui fond sous le soleil de juillet? Ça veut dire un débit plutôt timide le matin, versus des rapides bien nourris en après-midi. Mais surtout, ça veut dire une eau affreusement glacée et un torrent qui se trouvait sous forme de glace il y a quelques minutes à peine.

Je regarde ma montre : 16h. Précisément le pire moment de la journée.

Je regarde autour de moi, mais ne déniche pas vraiment d’endroit satisfaisant pour camper. Et puis je suis dans une vallée : j’aime les vues, le vide. Je veux cuire mon riz et passer ma soirée à regarder la Terre.

Je commence donc à enjamber quelques ruisseaux qui se détachent du courant principal pour me diriger vers l’autre rive, sautant d’un îlot de pierres à l’autre. Peu à peu, je traverse des cours d’eau plus profonds en enlevant mes bottes, mais réalise bien vite qu’au-delà de trois ou quatre pas dans l’eau glaciale, je perds toute sensation dans les pieds et les chevilles. Les pierres rondes et lisses me font vaciller une fois ou deux (je me suis fait une bonne entorse à la cheville gauche un mois plus tôt en Turquie, et une à la cheville droite le mois précédent en Belgique), mon sac sapant mon équilibre à la moindre occasion.

J’avance ici et là, et réalise bientôt que je n’ai pas encore attaqué le torrent principal. Ce n’est plus de l’eau douce celui-là : ça gronde.

Je reste là à analyser le cœur de la rivière, dernière étape me séparant de la rive opposée. Je n’ai aucune idée de la profondeur des rapides, mais ça n’a pas l’air d’être plus de deux pieds (60 cm). Je pèse tous les scénarios qui me viennent en tête, me demande si d’enfiler mes bas de laine ne pourrait pas ralentir l’engourdissement des muscles et donner à ma peau un peu plus de courage sur les pierres invisibles.

Au final, je décide d’y aller nu-pieds. J’accroche mes bottes à mon sac et prends une photo de la rivière, vu les probabilités faramineuses que quelque chose de mémorable se produise. En rangeant mon appareil photo, finalement prêt à faire le grand pas, je me retourne et aperçois au loin…

Trois hommes, à cheval, qui me regardent.

Je les regarde un instant et l’un d’eux m’envoie la main, un geste que je lui retourne aussitôt.

Soupir.

Trois amis géorgiens venus chasser quelques oiseaux, dont un seul aura quelques notions d’anglais, me font comprendre que je cours à ma perte si je mets le pied dans ces rapides.

[CHASSEUR] : Too cold! Water too fast! Dangerous!

Il s’informe au plus vieux, visiblement le plus expérimenté dans cette région, mais me traduit qu’il n’y a pas moyen que je traverse, même en ayant remonté aussi près du glacier.

[CHASSEUR] : Too dangerous for horses, too dangerous for you!

Oups. Je ris un peu.

[ALEX] : Ok, hum… is there anywhere on this river where I could get to the other side?
[CHASSEUR, après s’être informé à son ami]: No, you have to wait until the morning. Morning, not dangerous.
[ALEX]: Ok thank you. I will… I will find a spot to camp around here.

Mais après une discussion avec les deux autres, il revient me voir.

[CHASSEUR] : They go up, they find a place with safe waters. You put your bag on my horse, we walk.

On remonte donc la rivière encore un peu, jusqu’à ce que, 45 minutes plus tard, le plus vieux nous désigne un endroit qui lui semble sécuritaire. Ou plutôt moins dangereux.

Pour que je puisse traverser? Non. Pour qu’un cheval puisse traverser.

Je monte avec mon sac sur le dos et traverse tranquillement les rapides déjà beaucoup plus tranquilles. L’animal avance à pas de tortue avant de s’enfoncer d’un coup sec, jusqu’au ventre, plongeant même mes pieds dans un torrent qui est définitivement plus creux que je ne l’imaginais.

Une eau glacée qui me donne un choc. Qui me fait prendre conscience d’à quel point je n’aurais jamais pu sortir indemne de cette rivière sans cette aide providentielle.

*****

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Dîner de femmes turques inattendu

J’avais – inconsciemment – une fausse impression face à la générosité d’âme des gens, particulièrement des étrangers. Une impression que vous avez peut-être aussi. Je pensais que pour découvrir cette bonté humaine, il fallait aller vers les autres, et les connaître. Donner. Prouver. Être extraverti ou être un « gars de party ».

Encore une fois, j’avais tout faux.

*****

Il est 14h lorsque je fais mes adieux à la charmante Tbilisi, capitale de la Géorgie. Je monte dans un autobus qui devrait me permettre d’atteindre Moscou, quelques 36 heures plus tard, et m’installe pour le trajet à travers les Géorgiens, les Azerbaïdjanais, les Arméniens et les quelques Russes. Aux yeux de tous, je suis de loin le plus étranger du groupe (et probablement le seul qui ne parle pas le russe).

On s’arrête un peu pour souper après avoir traversé la frontière et à ma surprise, un jeune Azerbaïdjanais (début vingtaine) m’approche dans un anglais de survie. Tout en me tendant un Pepsi et un grand sourire, il me demande mon nom. La discussion s’installe alors qu’on échange nationalités, intérêts, rêves.

De retour dans l’autobus, le voyage prend vie : tous les passagers ont compris que j’étais ouvert, et peut-être même sympathique. Le jeune Azerbaïdjanais et un Arménien faisant office de traducteurs pour le groupe, je deviens la principale attraction (pour ne pas dire la seule). Il m’est rapidement impossible de passer entre les sièges sans me faire offrir à manger. Des fruits, des biscuits, une tomate. Une cuisse de poulet. Un bol de patates pilées.

Le lendemain, l’Azerbaïdjanais m’invite à aller dormir chez son oncle, avec qui il vit. Je n’ai évidemment rien planifié à Moscou (je n’ai même pas de roubles russes…) et nous devrions y être vers 2h du matin. Ça m’arrangerait.

Mais j’hésite, je ne sais pas trop quoi en penser.

J’en glisse un mot dans une discussion avec l’Arménien et lui demande ce qu’il en pense. En bon père de famille (il voyageait avec ses deux petites filles), il fait sa petite enquête et me revient quelques heures plus tard avec un verdict : selon lui, l’offre est sincère. Pas d’attrape.

J’accepte donc en me croisant les doigts.

On va d’abord déposer sa tante – où toute une famille nous reçoit en pleine nuit, festin compris – avant de finalement se rendre chez son oncle. Une demeure excessivement luxueuse avec un gigantesque tapis persan dans le salon et une peau de lion devant le foyer me frappe les yeux. Le contraste est vif : il y a deux semaines à peine, dans des circonstances presque identiques, j’étais accueilli par une famille cruellement sans-le-sou.

Le lendemain sera ma seule journée à Moscou, un court visa russe me forçant à sauter dans le Transsibérien aux petites heures du matin. Mais heureusement, mon nouvel ami a un plan : appeler ses autres amis. On se retrouvera donc une douzaine de Russes, d’Azerbaïdjanais et d’Arméniens – et un Canadien – à faire le tour de la Place Rouge et à marcher les rues comme si la ville nous appartenait.

Je n’oublierai jamais ce moment totalement absurde où l’un d’entre eux me montre sa vieille voiture et m’invite à monter. On s’en va faire du drift. Dans une Lada. Dans Moscou.

Bref, je n’avais pas vraiment d’image de la Russie avant d’y aller, mais si j’en avais une, ce n’était certainement pas celle-là.

*****

L’humanité, disais-je.

Plus qu’une qualité, c’est une relation à ciel ouvert entre deux belles singularités.

Une relation qui ne peut prendre son envol que si on croit en elle. Que si on croit au potentiel de la nature humaine, en donnant une chance à l’étranger devant soi d’être un ami, d’être digne de confiance, et de nous offrir la sienne.

Parce qu’au fond, on cherche tous la même chose : être heureux, avec d’autres gens heureux.

 .

Alexandre

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3 avis sur « Un brin d’humanité »

  1. Super le texte! Super l’histoire!
    Ça donne le goût de se promener aux bords du centre-ville du grand Montréal et de lancer au barbes inconnues les plus longues, un cri rassembleur!
    Dans lequel, ils identifiraient l’aspect « bon-vivant » du geste et accepteraient l’invitation à séjourner; à déjeuner et à dîner et à souper pour repartir lavé et « ready for another damnday »!

    Ça donne aussi le goût de répondre positivement à l’offre d’un « bon-vivant » lancant un cri pour rassembler des barbes longues et bien connues des bords du centre-ville de Montréal!

    Don’t give up K-zin!
    ILU

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