Ces amitiés décousues

J’aime les adieux.

Au cours des sept derniers jours, j’ai dit au revoir à trois amies. La première rencontrée à mon arrivée à Pékin, la deuxième à Hong Kong, la dernière il y a trois jours.

Du sang américain et québécois, mexicain et cajun, peut-être même un peu d’amérindien quelque part là-dedans. Emboîtant le pas à la Montréalaise, elles sont toutes allées enregistrer leurs bagages pour des villes aux trois coins du continent nord-américain. Proche de chez-nous, mais en même temps tellement loin de moi.

Ce furent trois repas d’adieux qui se succédèrent d’un seul souffle, formant des vagues un peu surnaturelles dans mon quotidien, comme quoi on n’est jamais à l’abri d’une saine perte d’équilibre.

Parce que oui, les au revoir apportent beaucoup.

ChineIl y a presque deux ans, à la veille de mon départ du Québec, j’écrivais que pour la première fois de ma vie les adieux signifiaient quelque chose. Qu’ils étaient une occasion faite sur mesure pour racheter ses manques d’authenticité et remettre les pendules à l’heure. Ultimement, ils permettaient de trier l’important du banal, d’apprécier certaines personnes à bras et à mots ouverts, comme on ne le fait jamais totalement.

Depuis mon arrêt à Pékin, c’est un aspect du voyage que j’avais oublié. Avec la fin imminente de l’année scolaire et mon départ qui approche, c’est un phénomène qui se ramène assez brusquement.

Quitter les gens.

Un peu comme à l’époque des guerres médiévales et des épidémies pestifères, rien n’est certain. Rien n’est moins sûr que nos naïves promesses de se revoir un jour. On espère, on se le répète et on le ré-espère, mais au fond de nous on craint que ce soit peut-être la fin. Qu’on va vivre nos vies, vieillir et être heureux, possiblement sans jamais avoir l’opportunité de rire ensemble une dernière fois.

On se fait donc un câlin. Une longue étreinte que je défendrais au péril de ma vie.

On se sourit maladroitement dans une scène que j’encadrerai en rentrant chez moi, quelque part dans le couloir des souvenirs privés.

Peu importe les moments partagés, peu importe les filaments d’histoire qu’on s’est tissés, peu importe le nombre de bouteilles de rouge, de fou rires et de discussion interminables qu’on a eus, on en parle maintenant au passé.

Et on s’en remet à l’espoir.

ChineÀ travers ces circonstances d’adieux, je me débats comme un diable dans l’eau bénite pour trouver les mots justes. Pour t’exprimer ma reconnaissance de t’avoir croisé. Te remercier d’avoir contribué à ce que je sois une personne un peu plus riche, un peu plus complète.

Te faire comprendre que l’amitié n’a pas de date de péremption ni de frontière, et qu’avant qu’on ait 70 ans, je serais heureux de t’offrir un verre. À Rimouski ou à Los Angeles, tu choisiras.

En attendant, je vais en tirer cette petite métaphore sur toutes les personnes qu’on apprécie, voire la vie elle-même : c’est pas long. C’est même très court.

Des centaines de personnes ont pris des bouts de ma vie en otage dans les dernières années, parfois avec autant de tact que celles qui ont quitté hier.

Mais comme ma mère disait, comme sa mère lui disait avant elle :

« Nos enfants nous sont prêtés, pas donnés. »

J’imagine que c’est aussi le cas avec toutes ces rencontres ici et là, d’hier et de demain. Faut en profiter, parce qu’on n’a pas de droit de veto sur ces présences. Faut reconnaitre que le monde ne serait pas le même sans elles. Qu’il ne serait pas aussi chantant.

Intéressant, surtout.

À toi, donc, la rencontre fortuite dont l’amitié ne se définit pas tant par une incertaine longévité, mais par une histoire à la fois unique et irremplaçable. À toi, qui a su se démarquer dans une aventure déjà bâtie dans l’intense, l’incroyable et l’imprévu. À toi, à qui j’ai promis de revenir te visiter un jour. À qui j’ai peut-être menti en toute bonne volonté.

Tu es déjà trop nombreux. Tu es déjà impossible. Et pourtant, tu me manques encore tout autant.

Alors je vais te le redire, au risque de t’en casser les oreilles: si je n’ai qu’une vie à vivre, je suis choyé qu’elle ait croisé la tienne.

Plus que ça, je vais tenter de te faire honneur. À partir de maintenant, et pour aussi longtemps que ton souvenir décorera ma mémoire, je m’efforcerai de profiter toujours plus de ces amitiés qui nous sont prêtées. Impromptues ou familiales, durables ou fantaisistes, je redoublerai d’ardeur pour en apprécier chaque gorgée.

Pour apprécier ce qui s’impose comme la plus grande joie du voyage : les gens.

Et pour que si un jour notre rencontre devait s’effacer de mon esprit, c’est qu’elle laissera la place à toutes les autres qu’elle aura permis de faire naître.

« Laissez les bons temps rouler. » – Une amie partie trop tôt

Alexandre

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4 avis sur « Ces amitiés décousues »

  1. J’ai adoré ton article qui me parle beaucoup et qui j’en suis sur, fera écho à beaucoup d’autres voyageurs. Toutes ces rencontres et ces souvenirs emmagasinés font ce que nous sommes aujourd’hui et j’espère n’avoir pas trop « menti en toute bonne volonté » comme tu le dis si bien pour pouvoir en recroiser parfois.
    Mais finalement le plus important n’est pas dans cette espérance, il faut accepter que c’est déjà dernière nous et qu’on continue pour en découvrir d’avantage.

    Hier j’ai lu cette phrase : « So many people enter and leave your life ! Hundreads of thousands of people ! You have to keep the door open so they can come in ! But it also means you have to let them go. »

    Alors laissons nos portes ouvertes et continuons le voyage !

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  2. J’ai adoré ton article qui me parle beaucoup et qui j’en suis sur, fera écho à beaucoup d’autres voyageurs. Toutes ces rencontres et ces souvenirs emmagasinés font ce que nous sommes aujourd’hui et j’espère n’avoir pas trop « menti en toute bonne volonté » comme tu le dis si bien pour pouvoir en recroiser parfois.
    Mais finalement le plus important n’est pas dans cette espérance, il faut accepter que c’est déjà dernière nous et qu’on continue pour en découvrir d’avantage.

    Hier j’ai lu cette phrase : « So many people enter and leave your life ! Hundreads of thousands of people ! You have to keep the door open so they can come in ! But it also means you have to let them go. »

    Alors laissons nos portes ouvertes et continuons le voyage !

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