Une journée en Corée du Nord

DPRK : Democratic People’s Republic of Korea (le nom que la Corée du Nord se donne elle-même).

Samedi soir. Je m’en vais rejoindre les deux premiers amis que je me suis fait à mon arrivée en Chine, un Canadien et un Tchèque, dans un joli pub au centre de Pékin. Le Tchèque y joue du saxophone pour la soirée et puis tout d’un coup, ils me tombent dessus avec une invitation sans queue ni tête : on s’en va une journée en Corée du Nord, tu viens-tu?

Par la connaissance d’un monsieur contacté par le biais d’un contrat plus ou moins légal obtenu je-sais-pas-comment par l’un des deux gars, on arrive à avoir une occasion en or de se joindre à un groupe de touristes chinois qui vont traverser la frontière à Dandong 6 jours plus tard.

Jeudi soir. Je finis d’enseigner à 20h. Je prends mon sac, le métro et deux heures plus tard, me voilà dans un train pour Shenyang.

Chine

Dans le « North Korea Town » de Dandong

Vendredi matin. Je débarque à Shenyang et une gentille Chinoise me fait réaliser que mon billet pour Dandong part d’une autre gare, quelque part dans la ville de 6,25 millions d’habitants (elle aura la gentillesse de me pointer vers la gauche). J’ai une heure et demie. J’ai la merveilleuse idée d’essayer de trouver la gare à pied, puis de suivre quelques indications contraires vers une bouche de métro, avant de me résoudre à prendre un taxi. Finalement, de justesse, je rejoins les deux autres et on s’embarque pour Dandong.

Vendredi soir. À Dandong, ville chinoise à la frontière avec la Corée du nord, on visite un peu le long de la rivière séparant les deux nations avant d’aller souper dans un restaurant nord-coréen. Les employés y sont nord-coréens, la bouffe aussi, la musique aussi.

Ce qu’il y a de bien avec la Corée du Nord,c’est qu’elle identifie tous ses citoyens très clairement, un peu comme un berger étiquette ses moutons. Ainsi, qu’ils soient au pays ou ailleurs, ils portent cette petite épingle avec leur drapeau ou le visage de leurs dirigeants (le fondateur Kim Il Sung et le dirigeant actuel Kim Jong Un). Ben pratique.

Donc on se fait servir dans cette belle salle à dîner privée par des serveuses toutes plus jolies les unes que les autres.

Parce qu’une autre caractéristique de la Corée du Nord est qu’elle interdit à ses citoyens de sortir du pays, à moins d’un privilège bien calculé : hommes d’affaires importants, employés du gouvernement (ambassades, etc.) et autres individus choisis pour faire « rayonner » le pays. Dans ces derniers, on trouve donc une grande majorité de jeunes femmes qui n’ont rien à envier aux mannequins de ce monde.

Notre serveuse se met donc à discuter avec mon ami tchèque (qui parle assez bien le mandarin) et au bout de quelques heures, il se retrouve avec une guitare entre les mains. Musicien à ses heures,il entonne des classiques de Bob Dylan, The Eagles, U2 et Pink Floyd qui attirent rapidement toutes les serveuses de la place. Dans une petite salle à dîner à la frontière sino-coréenne on trouve donc trois étrangers et une guitare qui chantent la pomme à une poignée de Nord-coréennes dans une langue qu’elles ne comprennent pas, pour le simple plaisir de se côtoyer.

La fascination est réciproque.

Malheureusement, les photos sont interdites. Parce que oui, c’est une autre particularité nord-coréenne : aucune photo ou vidéo ne peut être prise des Nord-Coréens, même s’ils vivent en dehors du pays.

resto

Les photos illégales

Le Tchèque s’amusera toutefois, un peu sous la pression de ses pairs, à laisser son numéro de téléphone à la serveuse. « Au cas où », tsé. Mais la réponse de la demoiselle nous en apprend encore un peu plus : elle n’a pas de téléphone cellulaire, parce que les Nord-Coréens ne peuvent pas posséder de téléphones cellulaires…

La Corée du Nord. Enfin.

On traverse le pont et la rivière Yalu qui sépare les deux pays « communistes », et les autorités saisissent nos appareils photo pour les inspecter.  Profitons-en donc pour un petit rappel des règles de base :

  • Aucun appareil électronique, exception faite des appareils photo. Pas de iPod, pas de téléphone, etc.
  • On prend des photos lorsqu’on nous dit qu’on peut en prendre, et de ce qu’on nous désigne seulement.
  • On ne peut ni parler, ni approcher, ni contacter, ni photographier/filmer les locaux.
  • On peut poser des questions au guide, mais s’il ne répond pas, NE PAS LA REPOSER.

On nous redonne nos caméras et on retourne dans l’autobus. Accompagnés d’une trentaine de Chinois, nous sommes les seuls « étrangers » et avons un guide nord-coréen anglophone spécialement pour nous.

Pont

Pont piétonnier chinois qui s’arrête au milieu de la rivière, très exactement sur la frontière entre la Chine et le Corée du Nord.

Je vais le dire tout de suite, le guide fut l’une des deux attractions les plus intéressantes (selon moi). Dans le métier depuis seulement un an, n’étant (évidemment) jamais sorti du pays, il répondait à certaines questions avec une naïveté et/ou une assurance déconcertante, échappant parfois même quelques commentaires savoureux.

« […] yes, right now the southern region of Korea is occupied by America, by the american imperialism…”
– Le guide, au sujet de la Corée du sud

Plus que ça, il nous suivait comme… comme un guide nord-coréen en Corée du Nord. Il ne nous lâchait pas d’une semelle et son stress montait en flèche dès que l’un de nous trois quittait son champ de vision. Il s’informait immédiatement, tentait de trouver le troisième, venait se placer derrière nous et gardait un œil sur l’écran de nos caméras. Son objectif était limpide : garder ses moutons dans les rangs et les empêcher de voir/photographier autre chose que la façade de carton.

« Do you have stories about DPRK in Canada? Yes? What kind of stories do you have, what do people think about DPRK?”
– Notre guide, avec un grand sourire naïf, qui pose des questions auxquelles il ne veut pas de réponse

Malgré tout, dès que l’on retournait dans l’autobus après avoir visité un parc ou une usine de cosmétiques (la Corée du Nord est définitivement un leader et un producteur mondial de cosmétiques de haute qualité…), les fenêtres de l’autobus nous permettaient de voir les alentours.

Et c’est là l’autre attraction hautement pertinente de la Corée du Nord : ce qu’ils ne peuvent pas cacher. Les bâtiments qu’on n’arrête pas pour admirer, les appartements tristes et souvent décrépits, les champs, les rizières et tous ceux qui y travaillent, les petites habitations chancelantes dans les collines, les gens qui arpentent les rues sur de vieux vélos et dans d’aussi vieux habits. Ou alors des habits militaires. Des gens habillés de gris, de brun et de kaki.

DSCN3233

Et d’énormes rues sans voitures (ou presque). Parce qu’en Corée du Nord – autre caractéristique notable – il n’y a pas de voitures privées. Le gouvernement est le seul à en acheter, et il les prête à ceux dont l’emploi le demande.

Il y a aussi ceux qui ont l’air d’être aussi faux que notre guide, les militaires en habit bleu vif plantés aux coins des intersections – celle où notre autobus passe évidemment.

Emmitouflés dans un costume de parade militaire étincelant sous un soleil ardent, ils m’ont bien fait rire à faire la circulation dans cette ville sans voitures.

Et puis il y a aussi la « galerie d’art », un échantillon de musée dédié au fondateur du régime actuel.

NK

« Vous allez me mettre une grosse statue drette-là, avec ma face en diamants pis un sourire Colgate fait en ivoire de dents de bébés. Comme l’autre fois. Mais vous êtes ben mieux de slaker sur la bedaine sinon j’teste mon prochain missile sur vos p’tites fesses d’ingrats nord-coréens. »

NK

Kim Il Sung et son fils Kim Jong Il : « Tu sens ça mon fils? Le parfum des fausses fleurs dans un soupçon de souffrance humaine… Un vrai délice! »

NK

Le look classique d’une ouvrière d’usine… YEAH RIGHT.

Les petits bouts de façade qu’on nous présente et qu’on nous force à prendre en photo ont aussi leur lot de pertinence. L’usine de cosmétiques, par exemple, est tout simplement absurde : une machinerie blanche et propre comme si elle n’avait jamais servie, deux – seulement deux – employées habillées comme des petites poupées et une seule salle accessible (outre les salles d’expositions de produits) pour toute l’ « usine ».

NK

Du gris, de la poussière et des places désertes…

Dernier arrêt : une garderie. Du moins c’est ce qu’ils nous ont dit. Personnellement, j’opterais plutôt pour un « centre de conditionnement et d’exposition humaine ».

Grosso modo, des enfants de 4 et 5 ans nous offrent un spectacle digne des cirques professionnels. Pendant une heure et demie ils chantent, dansent, font des pirouettes et jouent un peu trop bien d’une panoplie d’instruments. Tous les gestes sont calculés et maîtrisés, leurs petits êtres qui devraient jouer dehors dansent sans faux pas jusqu’au bout de leurs doigts, jusqu’aux légers hochements de tête rythmés et jusqu’aux expressions dans leurs yeux.

TOUT est pensé. Tout est contrôlé, planifié, appris par cœur. Une performance dont la qualité trahit un entraînement assurément aussi intense que fréquent

Bref, une absence d’enfance pour ces quelques Nord-Coréens, probablement.

Je vous invite à porter attention à la deuxième moitié du vidéo, qui est une petite performance théâtrale à saveur militaire mettant en scène deux soldats Américains (et leurs vieux casques de la Guerre de Corée d’il y a 60 ans) et une petite troupe de soldats Nord-Coréens. On verra la maladresse des Occidentaux, leurs expressions stupides et vicieuses, la queue symbolisant le démon ainsi que l’ « empereur » américain (bien gras, et à la queue plus touffue).

Gardez en tête que nous sommes censés visiter une garderie.

NK

Un grand tableau dans la garderie…

Au final, on n’aura pas ramené beaucoup de souvenirs matériels. Faut dire qu’ils ne nous amènent que dans deux ou trois petites boutiques identiques, prévues pour les touristes avec quelques mannequins-caissières. On aura quand même rempli nos sacs de bière et d’alcool fort nord-coréens.

Mais pas de cet alcool fait avec des os de tigre.

Parce que tsé, si même la Chine trouve que c’est déplacé de faire de l’alcool avec des bouts de tigre dedans, c’est peut-être un signe…

NK

Vojta, Alexandre et Jean-Marc

Alexandre

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