Vivre la Chine

Vivre en Chine – vivre la Chine – c’est avant tout réaliser qu’on ne connaît pas la Chine.

Quand j’ai accepté un emploi à Pékin, je n’y croyais qu’à moitié. Quand je suis entré dans une minuscule classe avec une première élève potentielle, sous les yeux de sa mère et de mes patrons, j’avais la confiance à zéro. Les mains moites et la voix tremblotante, je m’efforçais en vain d’oublier mon incompétence.

ChineSans aucune expérience en enseignement, avec une maîtrise de l’anglais encore loin du bilinguisme, un accent bien discernable et une crainte de cette nouvelle sédentarité, mon acclimatation à la culture chinoise était le dernier de mes soucis.

Au départ, je m’étais donné six mois.

C’était mon objectif personnel, mon défi : si je survivais tout ce temps, peu importe à quel prix, j’en serais satisfait. J’en serais fier, même.

Parce que si cette décision était à des lieues de mes compétences et expériences passées, elle avait ceci de commun avec ma personne : elle me tirerait hors de ma zone de confort, 32 heures par semaine.

Mais enseigner en Chine, c’est facile.

Vivre la Chine, c’est… différent.

Chine

On réalise rapidement que notre image (ou notre absence d’image) de cet immense pays se limite à une connaissance politique partielle, et quelques stéréotypes clairsemés.

Les premiers chocs culturels se font face à la saleté, aux toilettes et autres inconforts touchant de près ou de loin à la pollution.

Parce que la pollution, sous toutes ses formes, est endémique. Omniprésente. Prenant l’apparence d’un smog alarmant dans les grandes villes, de déchets brise-cœur dans les parcs nationaux, de détritus alimentaires malodorants dans tous les recoins de toutes les rues de toutes les villes, elle a fortement entamé mon optimisme environnemental. Même dans une capitale de plus de 21 millions d’habitants comme Pékin, le recyclage est un mythe et l’eau courante n’est nulle part vraiment potable.

Chine

Malgré tout, l’exagération semble teinter beaucoup de témoignages. Le classique « j’étais à Pékin pendant un mois et je n’ai jamais vu le ciel » relève du sensationalisme – ou d’un manque d’observation flagrant.

D’un autre côté, j’ai adoré les « squat toilets » (ou « toilettes turques »), consistant en un trou dans le sol et un espace bien aménagé pour s’accroupir au-dessus. Physiologiquement, c’est le paradis de la défécation. Et côté hygiène, c’est encore mieux : on ne touche à absolument rien!

Néanmoins, certains inconvénients peuvent faire grincer des dents : l’absence systématique de papier (les premières pages de mon livre sur l’économie moderne en ont payé le prix…) et le manque récurrent de nettoyage des lieux. Ce dernier point peut devenir assez effrayant, je vous l’accorde.

N’oublions pas non plus la tendance à faire uriner et déféquer les enfants en public, que ce soit sur le trottoir, dans la rue, dans les plates-bandes du voisin ou dans le train

Et puis les Chinois crachent. Partout, tout le temps.

Et ils vont chercher ça creux. Un sublime ramonage de tuyaux nasaux qui ajoute à la pollution sonore déjà impressionnante entre les cris de toutes sortes et les klaxons incessants. Des klaxons qui ne signifient rien de plus que : « Hey, j’ai une auto. Toi aussi. Attention. »

Ou encore « LAISSE-MOI PASSER CONNARD ».

Ça dépend.

Chine

C’est ça la Chine.

Mais c’est pas juste ça.

Une fois passées ces facettes parfois exotiques, souvent répugnantes – pour des yeux occidentaux – les Chinois peuvent être charmants. Hautement charmants, même.

« I like Chinese
They only come up to your knees
Yet they’re wise and they’re witty
And they’re ready to please! »

– Monthy Python (I like Chinese)

Une population craintive qui ne se laisse pas approcher très facilement, mais qui dévoile une impressionnante générosité lorsque les barrières tombent. Malheureusement, le mélange entre leur piètre connaissance de l’anglais et une timidité chinoise généralisée rend la glace difficile à briser.

Seul truc vraiment efficace, comme partout dans le monde : apprendre quelques mots de mandarin. Un étranger qui s’efforce à parler la langue locale s’attire toujours la sympathie et la bienveillance. Particulièrement en Chine, où les visiteurs se font rares et où la quasi-totalité d’entre eux ne connait que deux mots de mandarin.

Vivre en Chine, c’est donc accepter de composer avec toutes ces petites différences pourtant indiscernables sur photo, mais qui teintent l’allure du quotidien au point de l’enrichir, ou de le ruiner.

Vivre en Chine, c’est découvrir une cuisine dont on ignore ignorer l’ampleur.

Chine

C’est être témoin d’une étrange superposition du monde moderne et mondialisé sur l’une des histoires et des cultures les plus riches que l’humanité ait produites.

Chine

C’est être aux premières loges d’un racisme étonnement infatigable. Un racisme visible tant lorsque des touristes préfèrent me prendre en photo que de se tourner vers la Grande muraille, que lorsque les riches parents se convainquent de mes compétences d’enseignant à la seule vue de ma chevelure dorée.

Un racisme qui tourne malheureusement au vinaigre lorsque les Chinois se mettent idolâtrer l’Occident et à se répugner eux-mêmes. Se blanchir la peau, fuir le soleil à tout prix par peur de bronzer, s’agrandir les yeux artificiellement en photo, participer à une mode vestimentaire qui glorifie et exacerbe la culture américaine, souhaiter la mort du Japon…

Offrir des traitements de faveur aux gens à la peau blanche, et les refuser à leurs propres concitoyens.

Bref, la Chine, c’est le monde à l’envers dans bien des sens…

Chine

Prendre le train, tenter de parler aux passants, fréquenter les minuscules et douteux restaurants, échanger avec les amis qui ont un minimum d’anglais, arpenter les ruelles et négocier ses fruits et légumes avec son mandarin de survie, c’est plaisant.

C’est exigeant, parfois sacrant, mais généralement plaisant.

Et en dépaysant tant les papilles gustatives que les tympans, en déconstruisant tant nos politesses que nos valeurs, la Chine donne à réfléchir.

Peut-être qu’il y a d’autres façons de communiquer. De manger. De cohabiter.

D’autres façons de vivre. D’être.

Peut-être même que dans le fond, on n’a aucun monopole sur toutes ces vérités qu’on pensait innées.

.

Alexandre

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