Trek dans le Khumbu (2 de 4) : Persister

[Pour lire la première partie, cliquez ici.]

La vallée de Gokyo est un endroit magnifique. Coincée entre deux chaînes de montagnes, elles-mêmes respectivement traversées par les cols Renjo La et Cho La, elle abrite un long glacier et plusieurs petits villages – dont le village Gokyo lui-même – aujourd’hui presqu’exclusivement touristiques (fait pas chaud, tsé).

Népal

On y trouve aussi le petit sommet Gokyo Ri (5360m) et cinq lacs : un devant le village Gokyo, puis deux au sud et deux au nord. Et en remontant encore plus haut que le cinquième lac, on peut atteindre le camp de base du Cho Oyu (8201m), l’un des 14 sommets au monde qui dépassent les 8000 mètres.

Au septième jour, donc, je m’endormais à Gokyo même, épuisé par la montée (et descente) du col Renjo La.

Népal

Trajet – Jours 1 à 7

Jours 8 à 11

Dans mon plan initial, j’avais prévu plusieurs journées de congé et de récupération pour mes genoux, en espérant que cela suffise pour prévenir le retour d’anciennes blessures.

Mais s’asseoir et rester sage, quand t’as les deux pieds dans les Himalaya, c’est plus facile à dire qu’à faire.

Ma 8e journée en est donc une de « repos ». Je me rends au 4e lac en longeant la moraine (le glacier partiellement couvert de roches), un endroit désert et magnifique. Je continue ensuite jusqu’au 5e lac, le Ngozumpa Tsho, à près de 5000m. Arrivé à destination, je pose mon regard sur la moraine, avant de le lever sur une vue pour le moins exquise.

Népal

Vous pouvez reconnaître l’Everest?

Le lendemain matin, habillé comme un ours dès 3h50, je pars pour le sommet Gokyo Ri. C’est tôt, je sais.

Mais ça, c’est le soleil qui se lève sur l’Everest:

Népal

Népal

Et puis il y a le Cho Oyu (8201m), au nord-ouest, qui n’est pas mal non plus:

Népal

Le Cho Oyu, ensoleillé.

Je prends ensuite mon temps pour descendre, mais le sentier est abrupt. Mes genoux n’apprécient pas le traitement, surtout avec mon escapade au 5e lac. Eh oui, je réalise à ce moment que mon sac-à-dos me forçait à être plus lent, plus prudent. Sans ce poids sur mes épaules – comme hier et aujourd’hui – j’ai tendance à me métamorphoser en chèvre de montagne et à sautiller partout sans même m’en rendre compte.

Merde.

Népal

Le 3e lac, vu de Gokyo.

Je prends donc ça relax et me dirige vers Thagnak/Dragnag, de l’autre côté de la moraine, un tantinet plus au sud. En ayant décidé d’y prendre une journée de repos le lendemain – du vrai repos cette fois – je fais mon lavage dans le ruisseau (i.e. l’eau courante du Népal).

Et puis le paysage est beau : aussi bien y ajouter une touche d’art en m’y lavant aussi! 😉

Sauf que pendant que ma peau fait la connaissance de l’eau des montagnes, la neige se met de la partie. De gros flocons descendent du ciel, partout autour de moi, comme au ralenti.

C’est joli, mais… Merde.

Je finis ma « douche » et rentre à l’intérieur. Le guide d’un couple d’Allemands dans la cinquantaine rencontré en descendant du Gokyo Ri confirme ma crainte : il est hautement préférable d’attaquer le col Cho La (5 420m) dès le lendemain matin plutôt que de prendre un jour de repos, comme je l’avais prévu. Si la neige continue plus d’une journée, le col sera impraticable, et je ne pourrai pas le traverser avant qu’elle ne fonde.

Et puis, soudainement, je réalise que j’ai mal à la tête. Normalement, je n’ai jamais mal à la tête.

Merde.

Je prends un Diamox (contre le mal d’altitude) avant d’aller me coucher, en espérant très, très fort que ce ne soit pas le mal d’altitude. Ça ne ferait pas vraiment de sens étant donnée mon acclimatation exemplaire, mais… le mal de tête est là.

Dans la chambre, la nuit, il fait froid. Entre -7 oC et -10 oC à ce qu’on m’a dit. Je vous ai dit que je n’avais pas de sac de couchage? Bref, je ne dormirai presque pas de la nuit.

Et au lever,  à 4h30, mon mal de tête est tenace.

Je pars donc en suivant le couple d’Allemands et leur guide d’aussi près que possible, un peu inquiet et déçu de ne pas avoir pu prendre ma journée de repos.

Le sentier est déjà un peu plus ardu que celui de Renjo La, plus vallonné (en altitude, c’est épuisant). Les Allemands marchent vite : ils n’ont pas mal aux genoux en descendant, ils n’ont pas de sac-à-dos – ils ont un porteur – et je soupçonne leur guide de pousser la machine un peu plus que la normale. Je souffle.

On attaque finalement le col en grimpant lentement sur les éboulis, escaladant la paroi sans sentier menant jusqu’à Cho La. C’est dur. C’est épuisant.

J’ai le cœur qui bat la chamade comme jamais, j’ai les poumons qui brûlent, les jambes endolories par l’acide lactique et les genoux sur la corde raide. Ma tête ne s’améliore pas, au contraire.

Ai-je le mal d’altitude?

Si oui, continuer à grimper est risqué et très dangereux. Le mal d’altitude est un mal sournois, difficile à jauger et les complications – potentiellement fatales – peuvent survenir extrêmement rapidement, sans grand avertissement.

Les avertissements, justement? Un mal de tête. Une fatigue généralisée. Un manque d’appétit, voire des nausées. Des pertes de lucidités.

J’ai les deux premiers. Je pense au repas qui m’attend au sommet : l’idée me répugne profondément. Moi, le Alex à l’appétit insatiable! Ça fait donc trois symptômes sur quatre…

Merde merde merde.

Il nous reste près d’une heure avant le col, et redescendre par où on est montés est, avec ma fatigue, trop dangereux (à ce point, si ç’avait été faisable, je l’aurais fait). Je mets donc toute ma concentration sur ce qu’il me reste à faire.

L’heure qui suit sera un concert d’efforts, et je n’ai qu’un objectif en tête: ne pas mourir. Aussi simple que ça.

Pour la première fois, je contemple véritablement l’idée que je puisse ne pas revenir de cette montagne. Je me concentre sur mes respirations, l’oxygénation de mon cerveau, le rythme de mon cœur, la façon dont je pousse sur mes jambes et genoux, ma vitesse, tout. Je me pose mille questions pour rester dans le moment, lucide.

« En quelle année ai-je finis mon secondaire? »

« À quelle bataille Hitler s’est-il fait blesser par balle? »

Et puis, sans avertissement, le sommet est là: sous mes pieds.

Népal

Versant ouest

Je dépose mon sac. Quelqu’un me félicite.

Je suis heureux, mais ne souris pas. Je m’assois. Je regarde la vue qui descend sur le glacier et part au loin. C’est incroyable.

Népal

Versant est

Je respire, doucement, mon cœur ralentit et la pression redescend. L’Allemande vomit devant moi. Son copain et elle s’enlacent. Elle pleure.

Sans trop savoir pourquoi, quelques larmes coulent aussi le long de mes joues. Et puis, toujours en ignorant pourquoi, un sourire se dessine sur mon visage. Je baisse la tête. Je ris.

C’est un beau moment.

Peut-être que je ne devrais pas – et je m’en fout si c’est le cas – mais je suis fier. Fier d’avoir créé cet instant.

Népal

La descente sur le glacier se fera sans encombre, si ce n’est des quelques fois où je me suis retrouvé sur les fesses (je n’ai pas de crampons). Je descends jusqu’à Zongla et décide de prendre une Advil (ibuprofène) : 10 minutes plus tard, le mal de tête est disparu…

Népal

Népal

Le lendemain, ma onzième journée, sera un jour de repos bien mérité. Et en attendant, je m’endors en appréciant différemment Macklemore & Ryan Lewis.

« Yeah I questioned if I could go the distance
That’s just the work, regardless of who’s listening, listening
Listen, see I was meant to be a warrior
Fight something amongst me, leave here victorious
Classroom of kids, or a venue performing
If I’d done it for the money I’d have been a fucking lawyer
Concrete, vagabond, van telling stories
Humbled by the road, I’m realizing I’m not important
See life’s a beautiful struggle, I record it
Hope it helps you maneuvering through yours »

– Macklemore & Ryan Lewis (Make the money)

« Fight something amongst me » . 

Chacun se crée ses propres standards, moi de même, et ce sont les seuls qui importent vraiment. Les dépasser, que l’on appelle ça « sortir de sa zone de confort » (mon expression fétiche) ou « repousser ses propres limites », c’est comme grandir un peu.

« Change the game, don’t let the game change you. »

– Macklemore & Ryan Lewis (Make the money)

.

Alexandre

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8 avis sur « Trek dans le Khumbu (2 de 4) : Persister »

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