Trek dans le Khumbu (3 de 4): Accepter

[Pour lire la première partie, cliquez ici.]
[Pour lire la deuxième partie, cliquez ici.]

Cette troisième partie de mon trek, presqu’aussi courte dans la durée que la précédente, aurait tout aussi bien pu être intitulée « Laisser aller ». Parce que comme le chantent les Cowboys Fringants, « si dans vie faut prendre des risques, faut aussi savoir s’en aller ». Une leçon que j’apprendrai, à moitié.

[Petite précision (suite à des questions et commentaires reçus) : contrairement à ce qu’on pourrait déduire de leurs appellations respectives, les cols sont beaucoup plus ardus et épuisants que les trois petits sommets, qui eux ne sont finalement qu’une randonnée normale et abrupte en haute altitude. Les cols, au contraire, sont de vrais défis tant par la distance à couvrir que la nature de leurs sentiers et l’imprévisibilité de la météo.]

Voici donc mon parcours jusqu’au matin du douzième jour :

Accepter map

Jours 1 à 11

Jours 12 à 16

Je me réveille à Dzongla, revigoré et en pleine forme, l’optimisme « dans l’tapis ». Ça fait du bien!

Népal

Dans les jours précédents, j’ai monté mon premier « petit » sommet et ai traversé les deux premiers cols, non sans embûches. Mais aujourd’hui, mes petits bobos sont guéris et c’est avec les grosses lettres du mot « EVEREST » écrites dans les yeux que je prends le chemin de Lobuche, avant-dernier village avant le camp de base du sommet du monde (EBC).

Népal

La route est magnifique, courte et simple. Je la parcours rapidement, arrivant à destination avant diner.

Népal

Je suis motivé : Lobuche, c’est aussi le village duquel je dois téléphoner à l’agence d’alpinisme à Katmandou! Il ne me reste que quelques jours (quatre ou cinq) avant d’arriver à Chhukung, le village où je vais rencontrer le guide pour faire Island Peak (6189m), et nous avions convenu que je les contacterais de Lobuche pour qu’ils informent leur guide de la date exacte de mon arrivée.

Bref, j’appelle.

[ALEX] : « Hey I am Alexandre Bilodeau Desbiens, I had to call you once I reach Lobuche, I am going to climb Island Peak.”
[PASANG] : “Oh yeah Alex! Yes yes I remember! Hum… You didn’t get my email?”
[ALEX] : “Hum, nope. I said I would call you precisely because I don’t have internet access during the trek.”
[PASANG] : “Ok well you should read my email and you can call me after if you want. Is it possible for you to read your emails?”
[ALEX] : “Yes I’ll find a way. Thanks.”

Je paie donc le gros prix – le wifi à 5000m d’altitude est une denrée rare – et me connecte sur mon iPod Touch.

Le courriel en question se résume à quelque chose comme ça :

« Le nouveau gouvernement a modifié la procédure pour obtenir les permis de grimpe pour les 6000m et plus, et ce, la journée après votre départ de Katmandou. Si vous voulez obtenir un permis avec les nouvelles légi-
slations, vous devrez payer 1200 USD$ de plus, et revenir à Katmandou 
pour le faire. Sincèrement désolé. »

Mes yeux volent sur les mots, affolés.

FUCK.

AHHHHHHHHHHHH.

Je retourne à l’auberge en pataugeant dans un mélange de déception impuissante et de colère contre la vie en général. Mon objectif ultime, mon rêve, ce sommet qui m’attendait en pointant son nez par-delà les nuages, pour lequel je faisais si attention à mes genoux, pour lequel j’allais être parfaitement acclimaté.

Mais je ne peux rien y faire. Et à ce moment, ce soir-là, c’est ce qui me tue : mon impuissance. J’ai un drôle de sentiment similaire à celui d’une peine d’amour, ayant l’impression d’avoir fait tout en mon pouvoir pour que ça fonctionne, ayant mis toutes les chances de mon côté pour que quelque chose de grand puisse se créer.

Mais non. Ce n’est pas ma décision et je ne peux rien y changer. Comme si la montagne me disait « ce n’est pas toi, tu es super. Vraiment, c’est moi. »

AHHHHHHHHHHHH.

Je reste longtemps éveillé dans mon lit, mélancolique mais profondément amusé par mon état pitoyable alors que j’écoute en boucle Don’t cry de Guns N’ Roses.

Don’t you take it so hard now
And please don’t take it so bad
I’ll still be thinking of you
And the times we had, baby

[…]

And please remember, that I never lied
And please remember, how I felt inside now honey
You gotta make it your own way
But you’ll be alright now sugar
You’ll feel better tomorrow
Come the morning light now baby

– Guns N’ Roses (Don’t cry)

Je m’endors en riant de moi-même. C’est toujours ben ça…

Sauf que quelques heures plus tard, je me réveille pour vomir. Je ne sais pas trop pourquoi. J’imagine que j’ai mangé quelque chose d’inapproprié parce que je me sens mieux dès que c’est sorti.

« Un malheur ne vient jamais seul », disait l’autre.

Et puis à 5h00 am, je me réveille en sursaut : cette fois, c’est par l’autre extrémité que ça veut sortir… Dans le style vraiment urgent.

J’entame donc ma treizième journée avec une diarrhée et toutes sortes de remises en question quant à la suite de mon trek. « Au moins, me dis-je, il me reste deux petits sommets et le troisième col, le plus long et le plus difficile. » Ce n’est pas comme si tous mes défis s’étaient envolés!

Et puis… dans les Himalaya, pas besoin d’aller bien loin pour profiter de vues spectaculaires.

Népal

Non, ce n’est pas une affiche…

Je me rends à Gorak Shep (le dernier village avant EBC) en marchant les fesses serrées et décide de gravir le Kala Pattar (5545m) le soir même, espérant voir le coucher de soleil sur l’Everest, le Lhotse, le Nuptse et tous les autres.

Rendu à mi-chemin du sommet, la vue est magnifique. On est vraiment près de ces géants et je ne m’y habitue pas! Je ne prends cependant pas de photo : le coucher de soleil s’annonce sublime. Mais presque rendu au sommet, le ciel se couvre.

Instantanément.

Népal

Le Kala Pattar.

Népal

Le plus haut et le 4e plus haut sommet du monde, in extremis.

Les nuages se ferment devant mes yeux et alors que je me les gèle au sommet en priant pour que le ciel s’éclaircisse avant la nuit, celui-ci s’obstine. Je redescends donc dans le noir, un peu déçu de ne pas avoir pris de photos plus tôt. Mais je ne peux pas trop m’attarder à m’apitoyer sur mon sort : les toilettes m’appellent. Encore.

Le lendemain, c’est le camp de base de l’Everest. Une minuscule journée de marche, de jolies vues tout partout et une incontournable photo.

Népal

Contrairement à ce que les uns en espèrent, et à ce que les autres en disent, je ne crois pas que l’EBC ne soit ni extraordinaire, ni ennuyant. Il est vrai qu’on n’y voit pas l’Everest, mais jeter aux poubelles toutes les autres montagnes et le majestueux glacier Khumbu que l’on peut admirer serait un peu prétentieux. Il faut avoir l’ego gonflé à bloc pour lever le nez sur les paysages quand on est à 5364m dans les Himalaya…

Népal

Quatorzième journée : je me lève encore avec la diarrhée. Je prends donc mes médicaments pour la Turista (diarrhée du voyageur), décidé à en finir, en espérant que ça ne me dérègle pas le système d’une autre façon. « À 5000m, le corps est fragile de toutes les façons » me disait un Népalais à l’auberge.

Et puis je regarde par la fenêtre…

Népal

C’est beau!

Mais… merde. Au moins 20cm de neige sont tombés durant la nuit, et ça continue. Je redescends jusqu’à Lobuche, mais on m’y annonce ce que je craignais par-dessus tout : le col Kongma La (mon dernier) n’est pas praticable. Personne n’y passe aujourd’hui, et il annonce de la neige pour toute la journée. Et demain. Et le jour suivant.

Soupir…

C’est bon, rendu là ce n’est pas comme si j’étais totalement étranger à la notion d’ « acceptation » de ce que je ne peux pas contrôler.

Mais disons les choses comme elles sont: ça fait chier (un peu littéralement aussi, ma diarrhée ne me quittera que le lendemain).

Népal

Népal

Je ravale mes aspirations et repars immédiatement, pas question de se lamenter à Lobuche durant des heures. Faut avancer.

Népal

J’atteints Dingboche quelques heures plus tard, plus au sud, et décide d’y passer la nuit. Le lendemain, sous un ciel toujours blanc, je me rends à Chhukung (à l’ouest), question de tenter le destin. Je n’ai plus grand-chose à perdre : en ne pouvant pas faire Island Peak, ni le col Kongma La, je viens de voir mes deux plus gros défis s’envoler.

À Chhukung, j’ai la chance de rencontrer un groupe d’alpinistes/trekkeurs Français absolument fantastiques et ô combien hilarants. Je décide de les accompagner en après-midi pour monter le troisième petit sommet, le Chhukung Ri (5550m), malgré un ciel pour le moins instable.

Népal

La randonnée est plus qu’agréable et pour compenser un sommet perdu dans les nuages, un peu de Macklemore & Ryan Lewis se met à jouer sur un téléphone, alors… « we danced, and we laughed! »

danse

Cette dizaine de sympathiques Européens partent durant ma seizième journée pour l’Island Peak. Malheureusement, je ne peux pas les accompagner. J’ai essayé, mais mon nom n’est pas sur leur permis de sommet. Malgré tout, cette rencontre sera arrivée comme une bouffée d’air frais, me réconciliant petit à petit avec le voyage de groupe.

Népal

Ces quelques jours auront donc été très difficiles sur le plan mental et émotionnel. Pour quelqu’un qui aspirait à se dépasser, à s’accomplir et à profiter de chaque occasion pour repousser ses propres limites, ce fut frustrant à l’extrême de voir le coeur de ses ambitions réduit au silence.

Muselé par une panoplie de facteurs hors de mon contrôle, qui plus est. Ce fut, je dois l’avouer, une dure leçon. Mais comme le disait un éminent théologien :

« God, grant me the serenity to accept the things I cannot change,
The courage to change the things I can,
And the wisdom to know the difference.”

Reinhold Niebuhr

.

Alexandre

[Pour lire la quatrième partie, cliquez ici.]

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4 avis sur « Trek dans le Khumbu (3 de 4): Accepter »

  1. J’ai beaucoup ri face à ton commentaire: « Non, ce n’est pas une affiche. »

    Ton courage est exemplaire, et très inspirant. Oui, on sent l’amertume à travers ton récit, mais on sent surtout la passion. Ces petits commentaires affirment clairement que tu as les yeux et le coeur bien ouvert à ce que tu vis en ce moment, malgré (ou plutôt, grâce?) les bouts « plates ».

    Je sais bien que tu n’écris pas ça pour ça, mais quand même, je tenais à te donner cette petite tape dans le dos; à mon sens, te lire me fait découvrir un aventurier, et un vrai. Pas celui qui arrive pour la destination, avec tout l’équipement et le parcours préparé. Mais celui qui marche les deux pieds dans l’inconnu, dans l’Histoire, la sienne, et pour qui les montagnes ne sont pas (toutes) faites de pierre et de neige, mais parfois de soi et de l’incontrôlable…

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