Trek dans le Khumbu (4 de 4): S’acharner

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Chacune de mes aventures, chacun de mes treks moindrement marquants aura eu sa trame sonore, une mélodie ou quelques mots pour me pousser un peu plus en avant. Celle qui aura teinté le Khumbu, qu’il aurait été justifié d’amener lors de l’un ou l’autre des trois premiers textes, ne pourrait être plus appropriée qu’ici :

Once upon a younger year
When all our shadows disappeared
The animals inside came out to play
When face to face with all our fears
Learned our lessons through the tears
Made memories we knew would never fade

– Avicii (The Nights)

4e map

Jours 1 à 16

Jours 17 à 26

Je suis donc à Chhukung, et je dis au revoir à mes nouveaux amis français qui quittent pour le camp de base d’Island Peak. Chanceux…

Mais une porte s’ouvre peut-être à moi : je change d’auberge pour un modeste endroit tenu par un jeune couple qui m’avait invité, leur ayant exprimé mon intérêt pour l’Island Peak la veille. On m’offre du thé – gratuitement, geste rare dans les endroits touristiques du Népal – et on me prie de patienter : deux amis du propriétaire devraient revenir d’une minute à l’autre.

Et ils sont guides de haute montagne.

Népal

Les deux guides (pas au milieu, au milieu c’est un bébé).

Une heure plus tard, j’ai enfin l’opportunité de leur demander:

« Est-ce qu’il y a un moyen pour moi de monter l’Island Peak? Je n’ai pas de permis présentement… »

Les deux amis hésitent, ils se regardent. Ils discutent en népalais, même le propriétaire s’en mêle. Le guide le plus confiant en anglais se tourne périodiquement vers moi, me pose une question quelconque et reprend aussitôt en népalais, me laissant dans le noir total.

Je les interroge donc de temps en temps et tente toutes les pistes de solutions qui me passent par la tête :

« Vous connaissez quelqu’un qui peut me faire un permis rapidement, et abordable, qui est à Katmandou, et qui pourrait l’apporter en quelques jours? »

« Les trois personnes que j’ai croisées depuis hier qui sont allées ont dit qu’il n’y avait personne pour vérifier les permis. On peut essayer, et si ce n’est pas le cas, on fait demi-tour tout simplement? »

« On peut sauter l’étape du camp de base si vous voulez : on quitte Chhukung vers 22h00 ou 23h00 et on passe par le camp de base durant la nuit, mais sans s’y arrêter. On attaque le sommet, et on revient.  « One shot », comme on dit. »

Ils rient d’un rire nerveux en se regardant.

« Je suis un bon trekkeur, je suis bien acclimaté, je ne serai pas un fardeau, » que je les supplie.

Ils contactent en fin de journée quelques agences amies à Katmandou, mais rien n’y fait. Le temps qui passe (ou leurs énigmatiques discussions) finit par les convaincre qu’il serait peut-être possible d’essayer une option de dernier recours : s’il n’y a effectivement pas de contrôleur au camp de base, on monte. Sinon, on fait demi-tour.

À ce moment précis, l’un deux voit quelque chose à l’extérieur et dit deux mots en népalais. L’autre regarde, et tous deux éclatent de rire.

« Qu’est-ce que c’est? », je demande.

« C’est le contrôleur, il s’en va s’installer au camp de base… »

Eh ben. Notre plan boiteux s’effondre complètement, frappé par la réalité à coups de massue. Je ne sais pas si c’est moi qui s’acharne sur la vie ou la vie qui s’acharne sur moi, mais les coups volent bas.

Pendant le souper, un des guides reçoit toutefois une nouvelle qui pourrait tout changer : moyennant ma part du prix, je pourrais avoir mon nom sur un permis fait à Katmandou le lendemain matin (pour un groupe quelconque). Je n’aurais pas le permis avec moi, mais le guide aurait une preuve qu’il existe. C’est un peut-être.

Je retiens mon souffle.

Le lendemain, avant diner, la bonne nouvelle est confirmée : je peux monter! La joie est sans fin pour le petit Québécois. À partir de ce moment, tout déboule: on se rend au camp de base (4970m) en après-midi, la journée même, pour s’y réveiller à 1h du matin et attaquer le sommet.

Népal

Népal

Mais je ne dors pas plus de 45 minutes. Il fait froid comme jamais dans ma tente et je suis bien trop occupé à écouter The Nights, encore et encore.

One day my father, he told me:
“Son, don’t let it slip away.”
He took me in his arms, I heard him say:
“When you’ll get older your wild heart will live for younger days,
Think of me if ever you’re afraid.”

– Avicii (The Nights)

Jour 19, 1h am. Le réveil est facile : j’ai l’impression de l’avoir attendu toute ma vie. On mange deux tranches de pain, on boit une tasse de thé et peu après 2h, l’aventure commence.

Mon guide préfère attendre deux Lettons (et leur guide, un ami à lui), mais réalise bien vite que nous sommes trop rapides. On monte dans le noir, on dépasse un groupe parti avant nous et en constatant tous ceux qui sont contraints de redescendre, je réalise à quel point mon trek m’a bien préparé pour cette ascension.

Je suis une gazelle.

Une gazelle euphorique.

On s’arrête éventuellement pour mettre nos bottes de plastiques (semblables à des bottes de ski, sur lesquelles on pourra fixer des crampons) et on repart. Faut pas s’immobiliser trop longtemps, le froid prend vite.

On atteint ensuite la neige, la glace et… ce drôle de mélange des deux. Pendant qu’on fixe nos crampons, qu’on enfile nos harnais, qu’on s’attache l’un à l’autre et qu’on sort le reste de notre équipement, le soleil nous rejoint.

C’est drôle, à ce moment, j’ai l’impression que c’est ma face qui est le soleil. J’imagine que c’est parce que je suis content.

Monter avec des bottes de plastiques c’est une chose. Le faire avec d’énormes crampons, sur de la neige étrangement glacée par le temps et à plus de 5500m, c’est autre chose. Mais on continue. Je remercie intérieurement mon guide de prendre une pause toutes les 30 secondes, j’en profite pour me retourner et…

Népal

Je ne sais pas combien de fois j’ai dit dans ce trek que c’était beau mais… damn! C’est beau. C’est tellement beau.

Népal

La montée est de plus en plus rude (remarquez la posture de tous les alpinistes qui nous suivent…). Et avec les bottes et crampons, ça fait pomper le p’tit coeur. Mais ça va, j’ai vu pire!

Ce que je n’ai jamais vu par exemple, c’est quelque chose comme ça:

Népal

Un mur quasi vertical aux dimensions titanesques.

Népal

Son ascension fut l’un des trucs les plus épuisants et amusants que j’ai faits de ma vie. Un peu comme de l’escalade de glace – j’imagine, car je n’en ai jamais fait – je monte à force de crampons, de corde et de piolet. Mes mollets, mes cuisses, mes fesses, mon dos et mes bras forcent assez brutalement pour pousser mon corps et mon matériel un peu plus haut, petit à petit.

Népal

Imaginez vous hisser à force de « chin-ups » sur 75 mètres de haut. Avec vos trois manteaux et votre matériel d’escalade de glace.

Tout ça, à 6000m d’altitude. BAAAM.

Népal

Et puis en haut, c’est magique. Une petite crête de 50 mètres, toute sexy comme dans les films, nous mène tel un tapis rouge jusqu’au sommet.

Népal

Le Lhotse (8516m) à gauche, 4e sommet au monde.

Et finalement, le sommet…

Paradisiaque, minuscule, parfait.

Népal

When thunder clouds start pouring down
Light a fire they can’t put out
Carve your name into those shining stars

– Avicii (The Nights)

Népal

Népal

Népal

Népal

La redescente fut plaisante aussi, particulièrement le mur en rappel. On revient au camp de base manger un morceau, je m’assoupi et lorsque les Lettons reviennent, je réalise à quel point on a été champions: mon guide et moi avons pris 5h30 pour monter et 3h30 pour descendre, soient presque 4 heures de moins – au total – que nos amis.

On revient à Chhukung en début de soirée et j’y rencontre deux trekkeurs qui prévoient faire le col Kongma La le lendemain matin.

Hmmm… J’avais pensé prendre une journée de repos avant de décider de la suite, mais…

Je suis en feu.

Le lendemain matin, je me lève alors qu’ils quittent l’auberge et décide de me rendre à Lobuche par le Kongma La: mon troisième col, je le veux et je l’aurai!

Népal

Dire que ma petite colline est plus haute que le Kilimanjaro…

Je les rejoins donc quelques heures plus tard et on atteint le sommet ensemble. Les vues sont stupéfiantes, encore. Les montagnes, infinies. Encore.

Autour de nous, les Himalayas sont tout simplement majestueuses.

Népal

On se tient compagnie pour le reste de la journée et on partage un gigantesque thermos de thé masala le soir même.

21e jour. Je prends conscience que j’ai réussi tout ce que j’avais espoir d’accomplir, et c’est un peu grisant. Je suis fou de joie, à vrai dire. Et j’ai l’esprit en paix.

Népal

J’enfonce mes écouteurs dans mes oreilles et sort de Lobuche comme un cheval de course. J’arriverai en fin d’après-midi à Namche, ayant parcouru deux jours de marche – trois pour certains groupes – en sept heures.

Le Alex est de retour.

Népal

Le jour suivant est similaire: descente rapide jusqu’à Lukla. Trop rapide. Mes genoux commencent à moins aimer ma nouvelle motivation et ils me le font sentir.

Je décide quand même qu’il m’en reste à découvrir, et à offrir. La partie plus au sud, entre Lukla et Jiri (6 jours) ou Salleri (3 jours), réputée ultra-abrupte?

Aller, pourquoi pas.

Je m’y lance donc avec joie et pénètre dans un nouveau décor, une jungle d’automne.

Népal

En avant-midi, je fais la rencontre de Benjamin, un Québécois.

Il est avec Krishna, chez qui il habite pour 10 semaines alors qu’il enseigne l’anglais dans son village. Un minuscule village, plus rural et montagnard que vous ne pouvez l’imaginez. Et sur mon chemin! Ils m’invitent donc à aller manger et dormir chez Krishna et sa famille lorsque j’y passerai (ils s’y rendent le soir-même, mais je souligne que je marche lentement en descendant. Faut dire que de Lukla jusqu’à ce village, ce n’est que de la descente). J’accepte, que ce soit pour aujourd’hui ou pour demain.

Mais bon, je suis moi, et moi, j’aime me pousser. Même si mon genou gauche fait mal. Je les croise donc une fois de plus en après-midi et ils m’invitent à faire le reste de la route avec eux.

En chemin, un petit problème s’invite: entorse à la cheville droite. Impression de déjà-vu, on se souviendra comment s’était terminée ma Voie Lycienne, mais la blessure n’est pas aussi sévère. Krishna m’invite donc à rester une journée de plus pour me reposer avant de reprendre ma route, et moi, je modifie celle-ci en visant Salleri (2 jours de plus) plutôt que Jiri (5 jours).

À Jubhing, le village de Krishna, c’est un autre monde. Benjamin me fait visiter l’endroit, une dizaine de maisons éparpillées entre les cultures à flanc de montagne, et me permet de rencontrer les familles locales. Pendant près de deux jours je suis témoin – et y participe un petit peu – du plus authentique quotidien népalais.

Népal

Les coutumes me fascinent, les générosités m’impressionnent, les conditions de vie me mettent au défi et c’est une toute nouvelle dimension – humaine, culturelle – qui vient d’être ajoutée à cet énorme trek.

Népal

J’écrirais plus sur le sujet, des pages et des pages, mais Benjamin saura vous partager une expérience encore plus complète lors de son retour.

Avant mon départ, on mange chez un ami, et on boit – un peu. Assez pour me brouiller l’esprit. Et puis on retourne chez Krishna, « pour un dernier verre », et puis on se fait arrêter par d’autres amis à lui, « pour un verre », et ainsi de suite.

On me passe de jolis et fins foulards blancs au cou, geste réservé pour les invités « de marque » (Brad Pitt en reçoit du Dalai Lama dans Sept ans au Tibet! Ma vie est comme dans les films!), et je reprends la route, un peu pompette, pour arriver à Salleri deux jours plus tard.

*****

Tout ça, je ne sais pas quoi en faire.

C’est très certainement la plus grande chose que je n’ai jamais accomplie, tant physiquement qu’intérieurement. Aussi belles soient les photos, je m’efforce de me rappeler que j’étais là, d’un côté ou de l’autre de la caméra. J’étais là, de toute ma personne. Et je ne sais pas encore quoi en tirer exactement.

Ça viendra.

Népal

He said, « One day you’ll leave this world behind
So live a life you will remember »
My father told me when I was just a child
« These are the nights that never die »

– Avicii (The Nights)

.

Alexandre

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