24 heures dans mon sac-à-dos

Il y a plus ou moins deux ans, je vous résumais une semaine complète d’aventure dans mon sac-à-dos, « une petite suite d’évènements qui ne tir[ait] son charme que de sa simplicité, de sa représentativité du quotidien ». Un quotidien de voyage et de d’imprévus, bercé par une liberté sans précédents qui ne pouvait se résumer à un petit texte ou une seule histoire.

J’en immortalise aujourd’hui un autre fragment, plus court mais toujours aussi fidèle aux aléas de l’inconnu. Un portrait fidèle au voyage, loin du spectaculaire.

Je quitte donc Chiang Mai un peu sur le tard ce jour-là, attaquant l’asphalte sous un soleil à son zénith. Mon but est simple : me rendre jusqu’à Pai en autostop en un après-midi  – village à environ 3h30 de Chiang Mai – pour y faire un peu de trekking durant les prochains jours.

Une vingtaine de minutes suffiront pour qu’un Irlandais arrête son scooter et que je saute à l’arrière. Il ne va malheureusement pas jusqu’à Pai, mais il accepte de faire un bon bout de chemin : de toute façon, il n’avait rien à faire de son après-midi. On prend même le temps de s’arrêter pour prendre une bière… à deux reprises! Je vous avais dit qu’il était Irlandais?

Dure, dure la vie en Thaïlande!

Un peu plus tard, arrêtés à une lumière rouge à un croisement d’autoroutes, on discute un peu. Mais lorsqu’il redémarre, je me sens tout-à-coup tiré vers l’arrière… Le scooter étant plutôt petit, mon sac-à-dos ne repose que sur du vide et les premières fractions de seconde d’accélération suffisent à me faire perdre pied. Je m’efforce autant que possible de m’agripper au banc pour rester sur le scooter, mais rien à faire : mes pieds s’élèvent lentement alors que mon poids se transporte inéluctablement vers l’arrière. Mon conducteur n’a avancé que de quelques mètres lorsque-

PAF!

Et voilà : Alex est devenu une tortue. Je gis sur le dos, les quatre fers en l’air sur l’asphalte d’une autoroute thaïlandaise, devant les yeux de tous ceux qui attendaient – et attendent toujours, dieu merci – derrière nous.

Je vous avais dit que la Thaïlande est surnommée le « Pays des Sourires »? Eh ben c’est vrai. Surtout quand il y a un touriste maladroit pour amuser la galerie.

Ayant quitté l’Irlandais, je monte ensuite avec deux Thaïlandais dans un camion qui me mènera à travers les interminables courbes et montagnes jusqu’à Pai. Deux heures tranquilles, si ce n’est de cet extrait de réalité qui vient nous brûler les yeux au détour d’un tournant serré : au milieu de la route gît un scooter, puis une femme. Je vous épargne les détails, mais un coup d’œil m’aura suffi pour comprendre qu’elle regarde trop loin par-dessus son épaule. Ses yeux ne se rouvriront plus.

Ça frappe.

Je me remémore un ami qui m’écrivait récemment sur la mort. Je repense à ces gens – amis, proches et connaissances – qui pourraient fermer les yeux avant… avant quand? Avant que je revienne? Avant trop tôt, tout simplement.

Avant moi, aussi.

Et puis je me dis que c’est moi qui fais du scooter à deux (et avec mon sac-à-dos) sur les sinueuses et dangereuses routes du nord de la Thaïlande. Que si ça peut arriver à n’importe qui de fermer les yeux, ça pourrait très bien m’arriver à moi aussi. N’importe quand.

J’arrive finalement à Pai en fin d’après-midi, bien heureux et conscient d’avoir cette chance inouïe de voir tous ces recoins de la planète. J’erre dans les quelques rues animées, mange un brin et me dirige hors du village pour dormir. Je me déniche un endroit calme sur l’autre rive de la rivière et apprécie le retour à la solitude de l’Homme des bois.

Sauf que… je ne suis pas un « Homme des bois ».

Je suis un Occidental, né dans une ville moyenne d’un pays riche, élevé pour subvenir de manière prompte et créative à mes besoins secondaires. Mes besoins primaires, eux? Je ne me rappelle même plus combien il y en a!

Respirer, boire, manger, se vêtir, voir le Canadien de Montréal en séries… Ça doit être ça.

Ah non, j’oubliais : se loger.

Un grand détour pour vous dire que dans les montagnes du nord, la nuit, il fait froid. Et que sans petit matelas isolant au fond de mon hamac (que j’ai stupidement oublié de commander – je savais que j’allais en avoir besoin), porter mes sous-vêtements thermiques et mon manteau de duvet dans mon sac de couchage ne sert à rien. Niet.

« Amateur! », me lancerait Mikaël Paré-Chabot, sans pour autant savoir ce qu’est un hamac.

Mais quand on choisit de dormir dehors, avoir l’équipement nécessaire n’est pas le seul critère pour une expérience réussie. Il y a aussi l’emplacement.

Je somnolais sous les premiers rayons du soleil lorsqu’un crépitement montant me réveilla. Des craquements de plus en plus forts, une odeur de fumée… Je regarde à travers le moustiquaire de mon hamac et qu’aperçois-je dans la jungle? Un feu!

J’avais oublié qu’à plusieurs endroits en Asie du sud-est les gens font régulièrement, pour diverses raisons, des « feux de forêt » (ou feux de broussaille) contrôlés.

Bref, il y en a un à une trentaine de mètres de mon hamac. Oups.

Mais tout juste avant de me glisser hors de mon hamac (qui s’ouvre par en-dessous), quatre chiens abandonnés/sauvages arrivent de la forêt en courant. Ils repèrent mon matériel et, naturellement, se mettent à tourner autour de mon sac-à-dos et de ma cachette.

Jusqu’à ce que je bouge. Aussitôt, celui qui a perçu un mouvement dans ce gros cocon vert se met à aboyer. Les autres se joignent à lui et, à un mètre de mes fesses, déploient toute leur agressivité.

Eh merde… Je dors habituellement toujours avec mon couteau, mais je l’ai perdu à Chiang Mai et mon énorme livre sur la diplomatie (ironie, quelqu’un?) est l’arme la plus redoutable que j’ai en main.

Je suis figé. Un œil sur leurs canines, l’autre sur les immenses flammes entre les arbres, je retiens mon souffle.

J’attends, immobile, que les chiens se fatiguent. Mon souhait sera exaucé cinq minutes plus tard alors qu’ils trouvent un tout petit sac de toile que j’avais oublié par terre. J’en profite pour sortir en vitesse et attraper le bâton que j’avais placé sous mon hamac, au cas où.

Enfin!

Je fais sortir le gorille en moi à quelques reprises pour les repousser (car ils n’abandonneront pas) pendant que je range mon matériel en vitesse et décampe pour me trouver une auberge au village.

Une heure plus tard, je trouve un dortoir pour moins de trois dollars américains. Comble du bonheur, il y a une douche. Et de l’eau chaude! Ce sera ma première douche chaude de 2016.

En fait, non. Ce sera ma première douche chaude depuis quatre mois. Quatre mois.

Bref, ce n’est pas de tout repos voyager seul, mais j’ai une fois de plus survécu à vingt-quatre heures d’affilées!

.

Alexandre

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