Ce que mille jours de voyage m’ont appris

Mille jours à l’étranger. Mille jours d’errance, d’apprentissages, d’amours, de visites,  de sport, d’études, d’amitiés, de travail et d’aventure.

Mille jours de voyage. Voici les leçons que j’en ai tirées.

Les gens sont bons.

Voilà une affirmation à laquelle je ne croyais pas du tout avant de partir. Il y a deux ans et demi, je me serais plutôt rangé dans le camp de Hobbes, qui a repris et popularisé la fameuse idée que « l’Homme est un loup pour l’Homme ».

Aujourd’hui, loin de mes livres de philosophie mais pataugeant dans l’humanité jusqu’au cou, je pense différemment. Les deux pieds plantés dans un éventail de réalités quotidiennes, je suis forcé de constater que c’est en restant loin de l’humain qu’on se méprend à son sujet.

Surtout quand notre suspicion est déjà bien enracinée, et qu’on juge à travers les lunettes d’un écran déformant.

Parce que quand on se donne la peine de le rencontrer, de le côtoyer, de lui parler (ne serait-ce qu’en gestes), l’être humain est un être bon. Un être ouvert, curieux, intéressé, qui ne demande qu’à avoir la chance de prouver de quoi il est vraiment fait. Qui ne demande qu’à exercer cette magnifique bonté d’âme qui se cache sous les obligations du quotidien.

J’ai maladroitement essayé de mettre en mots cette qualité méconnue des gens qu’est leur humanité, plus d’une fois, mais rien n’y fait : seule son expérience fascine assez profondément – jusqu’à bousculer nos valeurs et nos réflexes – pour déloger une perception « ordinaire » de l’être humain. Une perception aux allures de méfiance et d’yeux plissés, bien enracinée dans toutes ces histoires télévisées et sensationnalistes.

Les gens sont ce qu’on leur permet d’être, rien de plus.

Suffit de demander l’infini.

Avec un sourire.

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Népal

Mille jours plus tard, j’aime les gens, et je crois en eux.

« It’s gonna be OK in the end. If it’s not OK, it’s not the end. »

Voyager, vagabonder, découvrir, c’est troquer la sécurité pour la liberté. C’est donc se jeter dans le vide et s’en remettre au hasard, aux caprices de la météo et à ceux de notre corps, à du matériel imparfait, à la bonté des étrangers, à la vie.

Ce faisant, l’énorme liste qu’est celle de nos préoccupations prend du relief. Graduellement, la futilité de certains besoins les pousse au loin. Tranquillement, notre impuissance face à d’autres soucis les efface. Sans régler tout ce qui peut nous tracasser l’esprit, on purifie la liste de ce qui importe réellement. On accepte et laisse aller ce qui ne nous regarde pas.

C’est un apprentissage qui allège les épaules et l’esprit, tout en étirant le sourire. Parce qu’on s’en fait tellement, tout le temps, et pour n’importe quoi.

Mais il y a trop de Beau pour être aussi sérieux.

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Chine

Mille jours plus tard, je fais confiance.

Les idéologies ne sont pas sacrées.

Ça peut sembler évident, mais chacun a sa ou ses convictions qu’il défendrait bec et ongles. Des principes qu’il croit fondamentalement utiles et pertinents. Nobles. Bons.

Moi le premier.

Mais sortir de chez soi, c’est apprendre que le Vrai n’a peut-être pas d’absolu. Que les extrêmes finissent toujours par échouer le test de la réalité. Que même le Bien a sept milliards de définitions, toutes plus valides les unes que les autres.

Et que d’être pris au piège dans une vision à sens unique, sans réaliser que le monde change et se transforme au fil du temps et de l’espace, c’est un gaspillage déplorable.

Loin de moi l’idée de banaliser toutes les causes qui font avancer ce monde : je crois en de nombreux efforts et je suis de ceux qui aspirent à travailler pour un monde meilleur. Que ce soit l’équité hommes-femmes, la protection des océans et des cours d’eau, l’accès à l’éducation, ou la sensibilisation face à l’environnement, je suis un convaincu et je tente de faire ma part.

Mais je ne pourrais trouver de mots plus justes que ceux de Georges Brassens :

« Et la question se pose aux victimes novices
Mourir pour des idées, c’est bien beau mais lesquelles ?
Et comme toutes sont entre elles ressemblantes
Quand il les voit venir, avec leur gros drapeau
Le sage, en hésitant, tourne autour du tombeau
Mourrons pour des idées, d’accord, mais de mort lente »

Georges Brassens (Mourir pour des idées)

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Vatican

Mille jours plus tard, je prends la vie avec humour.

« Avec qui » est souvent plus important que « où ».

On commence toujours l’organisation d’un voyage en choisissant la destination. On en apprend un minimum sur la culture, on sélectionne les endroits à visiter et les activités qu’on aimerait faire. Il y a des temples à voir, des musées incontournables, des coutumes en démonstration, des paysages uniques, etc. Autant de raisons de nous attirer vers un pays/ville plus qu’un(e) autre.

Mais petit à petit, au fil des rencontres, on réalise que nos plus précieux moments ne sont pas toujours – voire rarement – attribuables à un endroit. Nos moments les plus intenses sont souvent ceux d’expériences humaines.

Je resterai bien plus marqué par le vieil architecte qui m’a nourri et logé au moment où j’en avais le plus besoin, que de sa ville, Lyon. Je me souviendrai toujours de mes 24 heures de rencontres inusitées à Moscou, mais peut-être pas de la Place Rouge. Et la Géorgie… Malgré des paysages époustouflants, je n’oserai jamais décrire ce pays sans commencer par l’immense cœur de ses habitants.

Tout ça n’est pas quelque chose que l’on peut planifier, malheureusement.

Mais c’est un phénomène que l’on peut faciliter. Encourager. Provoquer, dans une certaine mesure.

Il ne s’agit probablement que d’une ouverture à l’autre, d’une souplesse devant les évènements. D’une capacité à apprécier le banal et toutes les simplicités qui, au fil des discussions, se transforment en une réelle complicité.

Être prêt aux rencontres imprévisibles, et leur donner toute la place qui leur revient.

Parce qu’autour des Annapurna, dans les steppes mongoles, près des châteaux de Toscane et au fin fond des Alpes, la richesse des relations humaines qui s’y forment est dans une catégorie à elle seule.

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France

Mille jours plus tard, j’incite et chéris ces rencontres uniques.

La solitude, c’est bien.

Malgré tout, malgré la bonté intrinsèque et l’importance des gens qui croisent notre chemin, la solitude fait évidemment partie intégrante d’un voyage solo. Et c’est tant mieux.

Je n’avais personnellement jamais vraiment voyagé seul et j’étais aussi excité que terrifié à l’idée de me lancer dans une aventure solo sans date d’expiration. Mais jamais je n’aurais pensé me délecter à ce point de ces instants vierges d’intrus comme autant de communions entre le monde entier et moi-même…

Il n’est pas toujours facile d’être seul, d’être constamment autosuffisant, mais chaque moment de solitude possède à mes yeux une certaine noblesse. Une beauté qui se cristallise au rythme de l’autonomie et du carpe diem déployés.

Bouleverser demain en prenant une décision colossale, se présenter seul devant des sommets à la majesté infinie, faire une rencontre aussi profonde qu’éphémère et inattendue sur la route : chaque instant acquiert une certaine puissance dans la certitude qu’il est impossible de le partager.

La solitude amène beaucoup de profondeur au voyage, parce qu’elle oblige à consommer le présent et à le savourer sur-le-champ.

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Turquie

Mille jours plus tard, la solitude est l’un de mes plus beaux miroirs.

Mais même en voyageant seul, on n’est jamais vraiment seuls…

Je suis loin d’être la personne la plus extravertie, voire la plus sociable du monde. Je vais très peu vers les gens et je n’ai pas de facilité particulière à m’introduire. On pourrait donc s’imaginer que de devoir rencontrer des gens en me retrouvant seul sur la route, dans une auberge de jeunesse ou un site touristique serait une épreuve récurrente et considérable.

La réalité est toutefois bien différente : en général, je dois faire plus d’efforts pour obtenir un peu de cette paisible solitude que pour y échapper!

Vous avez bien compris : même pour quelqu’un comme moi, qu’on pourrait par moments qualifier d’un peu sauvage et d’indépendant, le voyage solo est un gage de rencontres bien plus que de solitude.

Les gens ne se méfient pas du voyageur solitaire. Que ce soit en compatissant, en admirant ou simplement en étant curieux de ce qu’il a à raconter, ils vont vers lui et l’acceptent naturellement.

Et je ne parle même pas des autres vagabonds… Ceux-là sont trop bien placés pour comprendre que les murs de glace conventionnels sont absurdes et inadaptés pour le voyage.

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Russie

Mille jours plus tard, je multiplie les rencontres, souvent bien malgré moi…

Voyager lentement (et laisser aller).

Il est frustrant de se rendre dans un pays, d’y voyager pour quelques semaines et de devoir quitter en n’ayant pas tout vu. Je le sais parce que je l’ai vécu, surtout au début de mon voyage.

J’ai visité Paris, mais je n’ai pas vu Notre-Dame. Je suis passé en Russie, mais je n’ai pas admiré Saint-Pétersbourg. J’ai été en Mongolie, mais je n’ai pas marché dans le désert de Gobi.

C’est beaucoup moins frustrant maintenant, mais j’ai dû apprendre qu’il était tout simplement impossible de tout voir et que la qualité de l’expérience surpassait cent fois la quantité des cases cochées sur ma « bucket list ».

Je le remarque encore lorsque je fais un petit bout de voyage avec des amis qui sont au début de leur aventure: ils veulent tout voir, tout visiter. Ce qui est très compréhensible. Mais ça laisse peu de place à l’errance dans les ruelles, aux rencontres imprévues et aux restaurants louches.

Et puis pour quelques semaines je veux bien, mais au bout de mille jours, c’est épuisant!

Parce qu’on peut tenter de cueillir les moments mémorables n’importe quand et n’importe où, mais se donner la patience – et le temps – de les laisser mûrir est un cadeau inestimable.

Je me suis fait des amis extraordinaires en France. J’ai visité Moscou de façon absolument inespérée alors qu’un groupe de Russes et d’Arméniens m’a pris sous son aile. On s’est fait attaquer par un étalon sauvage dans les montagnes de la Mongolie et j’ai vécu une retraite de méditation silencieuse dans ses steppes.

Il y a tellement d’endroits que je n’ai pas vus et de choses que je n’ai pas faites. Mais même en voyageant toute ma vie, ce sera toujours le cas, alors je m’immerge et profite.

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Malaisie

Mille jours plus tard, je prends mon temps, et je le savoure.

Sort de ta zone de confort!

Voilà une expression que j’ai embrassée corps et âme ces 33 derniers mois. Parce que sortir de sa zone de confort, c’est en apprendre sur cette « zone » inconnue, sur le monde, sur un extérieur qu’on ne voit normalement qu’à la télé. Bref, qu’on ne voit pas.

C’est en m’initiant à la médiation, au surf et au massage thaïlandais que j’ai appris à quel point je respecte ceux qui les pratiquent et que j’ai découvert de nouvelles façons d’être heureux. C’est en côtoyant des Russes, des Chinois et des Turcs chez eux, dans leur quotidien et leurs cérémonies, que j’ai pu faire de la lumière sur tous les stéréotypes qui les réduisent tellement.

Provoquer le nouveau et foncer tête baissée dans ses propres limites, c’est donc se permettre d’apprendre et de grandir. Autrement dit, de s’augmenter.

Ce jour où j’ai (vraiment) pensé crever en faisant l’ascension d’un col dans les Himalaya, j’en ai appris toute une pelletée sur ce qu’il y a en moi, autant dans mon cœur que dans ma tête. En faisant l’inattendu et très inconfortable choix d’enseigner l’anglais un an en Chine, j’ai pris ce qui s’avéra être la meilleure décision de ma vie jusqu’à ce jour.

Géorgie

Géorgie

Mille jours plus tard, je me pousse à devenir plus grand que moi-même.

.

Alexandre

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2 avis sur « Ce que mille jours de voyage m’ont appris »

  1. je ne me lasse pas de vous lire, votre belle nature humaine me confirme une nouvelle fois que le monde est marqué par sa beauté, son amour et son partage bien plus que par sa laideur et ses horreurs trop souvent mis en exergue.
    publierez- vous un livre ?
    merci de ce partage bonne route

    J’aime

    • Merci! Et merci de voir la beauté du monde, il est tellement facile de l’ignorer…

      Pour le livre, qui sait? L’idée fait son chemin, mais reste bien abstraite. Je vous ferez signe si c’est le cas!

      Alexandre

      J’aime

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