L’empathie

Mon nombre d’amis Facebook a doublé depuis mon départ du Québec. C’est l’un des effets du voyage que je n’avais pas vraiment anticipés : la multiplication des amis et des connaissances.

Dans la dernière année, j’ai remarqué un avantage que cet éparpillement de mes amitiés me procure de plus en plus : l’éparpillement des points de vue. Une diversification des opinions, nouvelles, visions, idées et vies qui me sont présentées chaque fois que je porte attention aux médias sociaux et à mon entourage.

Qu’est-ce que ça fait ça, « la diversification des points de vue »?

Mon bon ami Kéven Breton a déjà expliqué ici, avec humour, ce à quoi a mené l’absence d’opinions diverses dans son cercle d’amis et de connaissances :

« Un bloc d’actualité monolithique, auquel j’adhérais pleinement, dans lequel je me confortais et je me morfondais. Un royaume artificiel inventé de toute pièce et d’arc-en-ciel tous azimuts sans traces de xénophobie, ou homophobie, dans lequel Option nationale était majoritaire et Québec solidaire dans l’Opposition officielle.

Ainsi, je me complaisais dans une paresse intellectuelle à mon avis guère mieux que celle des auditeurs de radio-poubelle qui n’oseraient ouvrir un journal qui ne contient pas les mots savants d’un Richard Martineau. »

– Kéven Breton (Ne supprime pas ton ami raciste sur Facebook)

Autrement dit, j’ai la chance d’obtenir des nouvelles sur le monde parfois un brin différentes de celles auxquelles j’étais sujet avant de voyager, et je commence à en saisir la portée.

  • Octobre dernier, dans la capitale turque, Ankara. Deux bombes explosent dans un rassemblement syndical pour la paix et la démocratie. 103 morts, et plus de 400 blessés.
  • Février dernier, même ville. Une autre bombe tue 30 personnes et en blesse 60 autres.
  • Mars dernier: même scénario. Bilan de 37 morts et 125 blessés.
  • Avril : quatre missiles lancés de Syrie par l’État Islamique tuent cinq personnes en Turquie, dont trois enfants.
  • Juin, Istanbul. Au moins tout le monde aura entendu parler de celle-là, non? Une attaque à l’aéroport tue 44 personnes et en blesse 239.

Vous l’aurez remarqué, toutes ces attaques ont eu lieu en Turquie.

Les Turcs sont parmi les gens les plus accueillants et généreux que je connaisse, et c’est peut-être là la clé: ça fait mal, et ça me fait réaliser le néant empathique dans lequel tous ces pays loin de nous sont plongés.

Paris media

Changeons de pays.

Le 25 mars dernier, 3 jours après les attentats de Bruxelles (et dans un autre pays), un kamikaze explose dans une foule après une partie de soccer : 42 morts (dont le maire de la ville) et 65 blessés. Trois jours plus tard, c’est-à-dire le jour de Pâques, un parc du même pays rempli de mères et d’enfants explose: 74 morts et 338 blessés.

L’empathie est un curieux phénomène. Si ces évènements avaient eu lieu à Berlin, New York ou Londres, l’Occident au grand complet serait en deuil et certains crieraient que l’Islam veut sa mort. Mais non.

Même si ces atrocités quatre fois plus mortelles ont eu lieu dans la semaine suivant celles de Belgique, personne n’a modifié sa photo de profil Facebook pour y appliquer un drapeau. Parce que ç’aurait été celui du Pakistan.

Toujours le 28 mars dernier, une voiture piégée tuait 26 personnes. Mais ça, c’était au Yémen, et comme le Yémen est « probablement en guerre », on considère l’événement comme quasi normal. Malgré tout, ces 26 décès ne représentent qu’une fraction des 142 morts (et 351 blessés) causées un an plus tôt par des attentats suicides de l’État Islamique, encore au Yémen. Mais bon, le Yémen était probablement en guerre l’an passé aussi, right?

En Irak, le massacre le plus meurtrier du mois d’avril dernier fut celui de 250 femmes qui refusaient de devenir esclaves sexuelles. En mai, une tuerie aux saveurs de génocide a laissé 160 morts. En juin, la palme revient à une hécatombe de 400 personnes…

Mais on a déjà tellement entendu parler de l’Irak.

En avril de l’an passé, c’est dans une université que des tireurs ont abattu 148 personnes tout en en blessant 79 autres. Mais le Kenya, c’est loin.

Il y a à peine quelques mois, le mouvement Boko Haram brûlait 86 personnes vivantes (dont beaucoup d’enfants) sans compter les 62 blessés. Encore une fois, le Nigéria, c’est loin. Et c’est probablement en guerre. Rien de bien surprenant alors!

Sauf que l’endroit où ces dizaines d’enfants ont été brûlés vifs – à des fins politiques – ne devrait pas être un facteur. Le nombre de victimes, leur religion et leur couleur de leur peau non plus.

Malheureusement, notre processus empathique trébuche trop souvent sur l’un de ces aspects, et avec lui une part de notre humanité.

*****

Un ami Turc exprimait sa solidarité avec Bruxelles suite aux attentats du 22 mars, survenus quelques jours à peine après ceux d’Ankara, tout en se questionnant:

« Mais où est la démonstration de solidarité mondiale pour Ankara comme il y a eu pour Paris, et comme il y a en ce moment pour Bruxelles? Si nous continuons à discriminer les gens sur leur race, leurs croyances et leur nationalité, le monde finira par s’effondrer et la paix dans le monde sera impossible. »

– Safa Ercan

Comment être en désaccord avec un tel cri du coeur?

Comment  espérer qu’un Turc ou qu’un Pakistanais comprenne et partage notre détresse quand nous ne faisons aucun cas de toutes les tragédies qui ont lieu chez eux?

On pourrait penser que c’est la faute à nos médias, eux qui ne nous transmettent que rarement ces horreurs. Sauf qu’ici aussi la loi et de l’offre et de la demande s’applique.

On pourrait penser que tous ces pays sont en guerre. Sauf que c’est faux.

On pourrait penser qu’ils sont habitués de subir de telles tragédies. Sauf qu’une empathie qui ne s’applique qu’aux exceptions est aussi misérable qu’inutile.

C’est donc avec douleur que j’assiste aux débats sur l’immigration, les réfugiés et le terrorisme qui ont lieu au Québec comme partout en Occident, mettant trop souvent de l’avant l’Islam comme l’ennemi du XXIe siècle. Parce que les premières victimes de ce terrorisme, de ces violences et de toutes ces tragédies humaines, ce sont précisément ceux que l’on accuse. Ce sont ceux que l’on apprend à craindre, à détester et à refuser.

La diversification de mon cercle d’amis me permet aujourd’hui d’avoir un accès privilégié au coeur de tous ces « envers de médailles » qui nous sont si difficilement accessibles.

La violence policière et le racisme systémique aux États-Unis, la corruption institutionnalisée aux Philippines, le désarroi des habitants du Moyen Orient pris en souricière entre des organisations terroristes et la haine grandissante d’un Occident qui applaudit les Trump, Harper et Le Pen de ce monde.

Nous n’avons pas le droit d’oublier les leçons d’histoire sanglantes et inhumaines du dernier siècle et de ne pas saisir l’impact à long terme des positions que l’on prend aujourd’hui.

Si on ne peut parvenir à réaliser que les premières victimes de l’intégrisme islamiste et du terrorisme politique sont le monde musulman et les pays du Moyen-Orient bien avant l’Occident, si on ne peut comprendre que les groupes terroristes islamistes massacrent infiniment plus d’Orientaux que d’Occidentaux, nous nous condamnons nous-mêmes à une société de peur, de haine et de méfiance.

Refugees

En nous efforçant de protéger notre ouverture par la fermeture et en tentant de préserver notre culture en la modifiant, nous deviendrons le monstre imaginaire qui nous effraie tant. Nous ne serons peut-être plus en proie à tous ces attentats monstrueux, c’est vrai: nous serons vaincus.

Tout simplement.

.

Alexandre

 

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