Une infinité de réponses

Depuis que je suis arrivé en Australie, depuis que j’ai un nouvel emploi, une adresse et une vie semi-sédentaire, on me répète candidement que je devrai un jour m’arrêter – une semonce certainement déjà entendue par tous ceux qui ont expérimenté la vie de bohème. Aux yeux de plusieurs, je devrai m’établir, fonder une famille ou trouver une carrière plus tôt que tard.

Sauf qu’outre me nommer cette idée que je « devrai » le faire un jour ou l’autre, on ne m’offre jamais de raisons pour soutenir cette idée. On ne m’explique pas pourquoi, dans ma vie, je devrai m’établir. Pourquoi le voyage est un rêve, une activité réservée aux vacances de la construction ou à la jeunesse.

Or, comme je l’ai déjà écrit, je crois profondément qu’en persistant dans nos passions, rêves et intérêts, on découvre un monde de possibilités. Le simple fait d’essayer sème les opportunités en permettant ne serait-ce que de rencontrer des gens – des personnes normales, comme vous et moi – qui sont passées par le chemin qui nous attire tant. Ces personnes deviennent des sources d’inspiration, des modèles vivants qui nous prouvent qu’il est possible de rêver et de pourchasser des idées moins connues.

Je vous présente donc, pour que l’inspiration rayonne encore plus loin, ces trois idoles que je n’aurais jamais rencontrés si je n’avais pas osé faire le premier pas vers l’inconnu.

ALAIN | 48 ANS | Français

J’ai rencontré Alain au Népal à près de 5500m d’altitude. Au septième jour de mon trek des trois cols, cinq minutes avant d’atteindre le sommet de mon tout premier col, un des rares randonneurs plus chargés que moi devient aussi l’un des rares à me dépasser. Rendus au sommet, on se félicite et on sourit: nous sommes les premiers.

C’est lui qui prit cette photo, ma première vue sur l’Everest.

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Alain est guide de montagne, généralement de haute montagne. Il s’occupe donc de groupes qui partent faire des treks en haute altitude un peu partout dans le monde, mais surtout au Népal. Et comme il avait très peu de travail à l’automne 2015 (six mois après le puissant tremblement de terre au Népal), il prit la décision de faire la Great Himalayan Trail. Un sentier qui traverse le Népal en passant par plus de 20 cols de plus de 5000m et qui lui prendra plus ou moins 115 jours à compléter.

Ce jour-là, il en était au 89e. Le lendemain, journée de semi-repos pour nous deux, j’en profitai pour le bombarder de questions sur sa vie et son travail. Sur tout ce qu’il avait fait pour en arriver là, sur comment le fait de persévérer et de devenir une référence dans ses passions l’avait amené à en vivre.

Alain, qui avait presque le double de mon âge, me prouvait que je ne nourrissais pas une utopie. Il était un homme de rêves, de défis et de grands espaces. Plutôt que d’apprendre à aimer ce qu’il faisait, il avait décidé de faire ce qu’il aimait et d’y persévérer jusqu’à ce qu’il puisse en vivre. Et du haut des Himalaya, il n’avait pas l’air de regretter son choix.

FRANCESCO | 48 ANS | ITALIEN

Francesco croisa mon chemin quelques semaines avant Alain, alors que j’entreprenais le tour des Annapurna avec ma mère. Grand, costaud et homme de peu de mots, il marchait quelques centaines de mètres devant sa femme en s’arrêtant pour l’attendre de temps en temps.

Un repas en leur compagnie me fit découvrir un modèle que je n’aurais pu soupçonner. Alors que sa femme occupait un emploi « typique », il ne travaillait que six à huit mois par année – principalement dans la construction – et partait ensuite faire un trek de deux, trois, voire quatre mois. Seul.

Assis à côté de lui, j’écoutais ma mère lui décrire ma petite aventure personnelle lorsque, le regard étincelant, il se retourna vers moi pour rompre sa paisible impassibilité: « T’es comme moi… », affirma-t-il avec un sourire sincère.

Dans cette existence où il alternait entre expéditions solitaires et mariage traditionnel, alors que son épouse le suivait parfois – comme lorsque nous l’avons rencontré – il touchait l’une des cordes les plus sensibles à mes yeux. Moi qui aie souvent mes passions à fleur de peau, je contemplais enfin quelqu’un qui avait su manier rêves et amour, tâche que j’avais remisées avec les impossibles.

Et il ne nourrissait pas n’importe quels rêves :

« Lorsqu’il part, je ne sais jamais vraiment s’il reviendra [vivant]», soulignait sa femme.

Bref, mon genre de rêves. Et mon genre de dilemme.

GRÉGOIRE | 46 ANS | FRANÇAIS

J’ai rencontré Grégoire trois fois, toutes sur l’île de Bornéo. La toute première, en Malaisie, donna lieu à l’une de ces conversations qui nous marquent à jamais. La deuxième fois fut le jour de mon 26e anniversaire (au Brunei), et la troisième se produisit in extremis aux pieds du mont Kinabalu.

Grégoire, dans la mi trentaine, occupait  un emploi classique qu’on pourrait qualifier « de bureau ». En manque d’épanouissement personnel et d’émotions fortes, il planifiait un grand voyage lorsque la vie lui est tombée dessus à bras raccourcis.

Cancer.

Après quelques traitements et une opération, Grégoire est alors forcé de rester à l’hôpital jusqu’à ce que les médecins sachent s’il est sauvé… ou s’il est trop tard. Il passe donc quelques jours en attente du verdict – les journées les plus interminables de sa vie, vous vous en doutez – dans une chambre avec une poignée d’autres patients dans une situation similaire.

À une différence près : les autres sont beaucoup plus âgés, et tous considérés en phase terminale…

Durant cette courte éternité, les discussions sont toutes teintées de cette dure et omniprésente réalité et les conseils livrés au seuil de la mort convergent sans gêne. Qu’ils soient dans la soixantaine ou déjà octogénaires, tous ceux qui regardent derrière comme à travers le hublot d’un avion qui s’envole n’ont qu’un sujet dans les yeux : ce qu’ils n’auront pas fait, faute d’avoir pris le temps.

Que ce soit de la musique, aimer l’être cher à cœur ouvert ou simplement de voyager le monde n’importe plus et les différences personnelles s’effacent derrière ce regret d’avoir souvent mis trop d’efforts à survivre, plutôt qu’à vivre. Comme si sans s’en rendre compte, on prenait le temps pour acquis, inépuisable et digne d’être oublié.

« J’en viens enfin à la mort et au sentiment que nous en avons. Sur ce point tout a été dit, et il est décent de se garder du pathétique. On ne s’étonnera cependant jamais assez de ce que tout le monde vive comme si personne ne savait. »

– Albert Camus (Le Mythe de Sisyphe)

Dans cette chambre d’hôpital, Grégoire n’a pas découvert de profonde envie de voyager : il l’avait déjà. Dans cette chambre d’hôpital, il toucha du bout des doigts l’inévitable absurdité que demain apporte, attendant son tour aux premières loges du temps qui passe.

Lorsque je l’ai rencontré, Grégoire était sur la route depuis plus de dix ans déjà. Traducteur armé de son ordinateur portable, d’un sac-à-dos et d’une sérénité inimitable, il vivait le nomadisme moderne comme je me l’imagine : dans une petite auberge au fin fond de la Malaisie ou aux pieds du plus haut mont de l’Asie du sud-est, le sourire aux lèvres et la paix dans les yeux.

*****

Si « c’est en forgeant qu’on devient forgeron », j’aimerais croire que c’est en osant se lancer sur le chemin qui nous appelle qu’on apprend à le parcourir. Parce que c’est sur cette voie que se trouvent ceux qui savent l’explorer mieux que nous.

Grégoire, Francesco et Alain me sont tous tombés du ciel alors que je faisais ce que j’aime le plus au monde, et même si je ne savais pas trop ce que je faisais, ils m’ont montré tour à tour que la route que j’avais empruntée pouvait mener loin.

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À vous trois, dont les traces illuminent la noirceur de mes doutes les plus tenaces, je dis merci.

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Alexandre

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3 avis sur « Une infinité de réponses »

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