La chance que j’ai

Réaliser un rêve, que ce soit un long voyage autour du monde ou obtenir un emploi qui nous passionne, ça ne tombe pas du ciel.

Comme je l’ai écrit dans une première partie à ce texte (à lire ici), il y a des réflexions à tenir, des sacrifices à faire et une certaine discipline à observer. Du moins c’est ma recette, celle qui m’a permis de transformer mes rêves en du solide.

Mais l’effort et le travail honnête, même avec toute la persévérance du monde, ne sont pas toujours suffisants. Avant de clore ces quatre ans et demi de voyage, je voudrais partager une dernière chose que j’ai retenue de toutes ces années autour du globe. Un élément qui m’a aidé, avant toute ma détermination et tous mes sacrifices, à saisir mes rêves :

La chance.

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On m’a souvent dit à quel point j’étais « chanceux », mais on m’a aussi répété que « chacun fait sa chance ». J’ai toujours préféré la deuxième formule, qui donne évidemment plus de prestige et de mérite à tout ce qu’on accomplit, car elle implique que ce qui nous arrive est le fruit de nos efforts. Elle sous-entend que l’on mérite notre sort, même si ça implique que les autres – même les moins fortunés – méritent pleinement le leur. Bref, « faire sa chance », c’est la recette dont je parlais : du travail et des sacrifices.

Être chanceux, ou être privilégié, c’est autre chose. Mais c’est souvent bien plus important.

Et ça prend plusieurs formes.

En Chine, l’une de mes amies Chinoises admirait mon périple et rêvait de pouvoir partir découvrir le monde. Mais malgré son diplôme en enseignement de l’anglais, ce n’était tout simplement pas une option envisageable pour elle.

Faut dire qu’en Chine – comme dans de nombreux pays – ce sont les enfants qui prennent soin de leurs parents dans leurs vieux jours. Et comme mon amie était enfant unique en plus d’être une femme, elle n’avait d’autre choix que de se marier pour pouvoir espérer subvenir aux besoins de ses deux parents. Car comme partout ailleurs dans le monde, et de façon plus prononcée qu’à bien des endroits, le fait d’être née femme ne lui offrait qu’une fraction des opportunités offertes aux hommes.

« Mais tu peux partir voyager un an, deux ans ou même trois et revenir te trouver un mari plus tard! » que je lui disais.

Sauf qu’elle avait 28 ans. Et comme dans la majorité des cultures d’Asie, les femmes célibataires de plus de 30 ans en Chine ont bien de la difficulté à se trouver un partenaire, le premier critère des hommes bien nantis étant l’attraction physique.

Pour se lancer dans la même aventure que moi, elle devrait risquer de ne jamais trouver un partenaire stable, intéressant et capable de l’aider à prendre soin de ses parents lorsqu’ils vieilliront. Elle devrait potentiellement sacrifier mari, parents et futurs enfants.

Ces dilemmes, obstacles et moments déchirants n’ont pourtant jamais été mis en opposition avec la réalisation de mes rêves à moi.

Moi, au contraire, j’ai eu la chance de naître au Canada.

Moi, au contraire, j’ai eu la chance de naître homme.

Des anecdotes de la sorte, j’en ai des sacs remplis. Des histoires où j’ai eu le coeur brisé en expliquant à un nouvel ami Népalais ou Malaisien que je suis incapable de le faire immigrer au Canada, même si c’est pour offrir un meilleur futur à son nouveau-né, je ne les compte plus.

Certains m’écrivent encore de temps en temps, me demandant comment y parvenir. À l’ombre de leurs messages désespérés, je suis témoin de leur désir profondément humain d’offrir un futur à leurs enfants, une vie qui ne soit pas déjà tracée dans la poussière et la pauvreté.

« Il aurait fallu naître dans un autre pays » est une réponse qui me démange, me révolte et me désespère.

Plusieurs personnes rencontrées, locaux et voyageurs, me demandent aussi comment il pourrait être possible pour elles de travailler ici et là autour du monde, comme je le fais.

Il aurait fallu naître dans un pays où on obtient un bon niveau d’anglais comme langue seconde. Il aurait fallu naître de parents qui sont allés à l’université, qui inculquent à leurs enfants l’importance de l’éducation supérieure et qui peuvent les aider à y accéder.

Moi, j’ai été chanceux. Je suis né dans un pays comme ça, de parents qui ont trimé dur pour leurs diplômes et qui me l’ont transmis.

Combien d’Américains ai-je rencontrés qui, un simple baccalauréat à la main, portaient le fardeau d’une dette d’études de près de 100 000 US$? Même l’un de mes meilleurs amis, un Québécois brillant comme une étoile, a dû se résoudre à une dette de 50 000$ pour obtenir sa maîtrise malgré l’aide maximale du gouvernement.

Moi, j’ai été chanceux. Je suis né de parents qui étaient assez aisés pour me supporter durant mes études.

Un autre de mes meilleurs amis rêvait d’une carrière à la radio. Mais à 19 ans, en se rendant à l’École nationale de radio à Québec (le CRTQ) avec son père, il a dû réaliser que le collège n’est pas accessible aux personnes qui, comme lui, sont en fauteuil roulant…

« Meilleure chance la prochaine fois. »

À l’aventurière québécoise qui me demandait l’an passé « comment tu fais? » (en faisant référence à mon mode de vie nomade), j’ai rédigé une réponse aussi sincère que détaillée, expliquant au passage qu’en ne dépensant qu’environ 12 000$ par année en voyage, ce n’est pas très difficile d’économiser rapidement.

J’ignorais encore qu’elle avait été diagnostiquée avec la maladie de Crohn et la spondylarthrite ankylosante, deux maladies qui lui coûteront plusieurs milliers de dollars par année en médicaments dès qu’elle sortira du Québec, et plus de 1800$ par mois si elle partait voyager hors du Canada.

Moi, j’ai été chanceux. Même si ces deux amis sont tout aussi accomplis que je peux l’être, il reste que la société est avant tout pensée pour moi, et non pas pour eux. Elle facilite la réalisation de mes rêves, mais impose de grosses épreuves à la réalisation des leurs.

Si j’en avais le temps, je vous parlerais aussi de tous les autres privilèges qui se sont alignés pour moi :

De l’éducation judéo-chrétienne qui m’a été inculquée, et d’à quel point ça facilite mon intégration dans une société qui carbure précisément aux mêmes valeurs.

De toutes les remises en question et de tous les jugements extérieurs que mon hétérosexualité ne m’a jamais amenés.

De mon nom, Alexandre Bilodeau Desbiens, qui me rendrait la vie tellement plus difficile sur le marché de l’emploi s’il commençait par Mohammed ou se terminait par un nom de famille à consonance africaine.

De la peau blanche dans laquelle je suis né, et d’à quel point elle facilite ma relation avec les autorités et les employeurs, tout en me donnant une myriade de privilèges au Québec comme à l’étranger et ce, tous les jours de ma vie.

Je le sais, je l’ai vu.

Encore, et encore, et encore.

Et pour être franc, pour être sincère comme quelqu’un qui revient de plus de quatre ans autour du monde, ça me dégoûte chaque fois. C’est révoltant de constater, à travers la quantité de chances que j’ai eues, les difficultés parfois insurmontables qui sont imposées à la majorité des gens.

Bien entendu, la totalité des privilèges imaginables ne me sont pas tombés dessus : je n’ai pas été élevé dans un foyer uni avec mes deux parents mariés et je n’ai pas fait mes classes à l’école privée. Mais ce sont probablement là les deux seules chances – mineures, soulignons-le – qui ne m’ont pas été accordées.

Toutes ces chances, tous ces privilèges avec lesquels je suis né et dans lesquels j’ai grandi n’ont rien à voir avec mes efforts.

Je n’en ai mérité aucun.

De la même façon, il faut aussi éviter de tomber dans la culpabilité : malgré tous ces privilèges, je ne dois rien à personne.

En fait… si. Parce que je suis le membre d’une société et d’une humanité, je dois quelque chose. En tant qu’être humain, en tant qu’individu empathique et sensible aux autres, je dois reconnaître cette chance qui m’est donnée et la comprendre. Je dois aussi faire l’effort de remarquer ceux qui ont l’envers de la médaille d’estampé sur la peau, dans un gène ou sur leur passeport, bien malgré eux.

Moi et ma chance inouïe, nous sommes une minorité privilégiée en ce monde. Et personne ne devrait naître avec des obstacles indus entre elle et son éducation, l’acceptation sociale, l’accès au monde ou la possibilité de poursuivre ses rêves.

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J’ai le privilège inestimable de pouvoir vivre mes passions. Voyager et voir le monde, ce fut pour moi l’occasion d’ouvrir les yeux sur les gens qui l’habitent, de les côtoyer et parfois même de manger à leur table.

De retour au Québec, je souhaite sincèrement que ma chance cesse un jour d’être celle d’une clique occidentale, blanche et peuplée d’hommes bien nés.

 

Alexandre

 

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